Georges Michel: Pour une armée forte dans un pays souverain

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COSSY ROOSEVELT/ CHALLENGES
COSSY ROOSEVELT/ CHALLENGES

Cet homme qui connaît l’histoire d’Haïti sur le bout des doigts ne jure que par le retour des Forces armées. Au moment où la question anime les médias, Georges Michel appelle l’actuelle administration à en faire un « débat national ».
Par Cossy Roosevelt et Georges E. Allen

Né à Port-au-Prince le 3 décembre 1954, Georges Michel est l’un des plus grands historiens haïtiens encore vivants. Doté d’une mémoire qui ne lui fait jamais défaut, Dr Michel est une bibliothèque ambulante. Ce sexagénaire a fait toutes ses études, de la primaire à la terminale, au Collège Saint-Louis de Gonzague. Radiologue, il a fait ses études universitaires à la faculté de médecine de Port-au-Prince. Georges Michel a également suivi des études de Droit à l’Université Quisqueya. Entre 1972 et 1975, il a travaillé comme journaliste à Radio Haïti Inter aux côtes de feu Jean Léopold Dominique. Depuis 1975, Georges Michel prête ses services à Radio Métropole en tant que journaliste consultant. Après la chute de Jean-Claude Duvalier, il a été nommé directeur général de la Radio Nationale d’Haïti (RNH) durant une année, de 1987 à 1988. Professeur à l’Université, Dr Michel a enseigné par le passé l’histoire militaire à l’Académie militaire d’Haïti. Actuellement, il est Auditeur de l’Institut des études de défense nationale de Paris. Ancien membre de l’Assemblée constituante de 1987, il a travaillé dans plusieurs commissions de réflexion sur les Forces armées. En 2011, il a été secrétaire d’État à la défense sous l’administration Martelly. Actuellement, Georges Michel est consultant au ministère de la Défense et membre d’une commission de travail et de réflexion sur la reconstruction du Palais national.


 L’INTERVIEW 

La fête du drapeau est célébrée cette année dans un contexte particulier, celui du départ des forces militaires étrangères de la Minustah. Certains politiques pensent que le pays est en passe de recouvrer sa souveraineté. Quelle est votre lecture ?

« Nous avons eu besoin de la Minustah parce que notre situation interne était tellement détériorée qu’il fallait une réponse militaire. Les Nations Unies ont fait tout simplement leur travail. Personnellement,  je n’aime pas la Minustah, c’est une insulte à la souveraineté nationale. En tant que patriote, cela m’a fait du mal. Mais j’avoue que la Minustah était un mal nécessaire. Elle est en effet parvenue à stabiliser le pays et pour preuve cette tranquillité qui prévaut aujourd’hui. Mais elle nous a apporté aussi le choléra qui est un dommage collatéral. Pourtant, sans la présence des casques bleus, à l’heure actuelle, Haïti serait une Somalie. La Minustah a réussi à protéger l’État haïtien et ses institutions et a rempli son rôle de dissuasion en empêchant aux chimères et aux bandits armés de reprendre du service dans le pays ».

Jusqu’au 15 octobre 2017, la Minustah reste impliquée dans la sécurité nationale. Pensez-vous qu’en  cinq mois, les autorités haïtiennes parviendront à mettre en place un plan global de sécurité ?

« On n’est pas prêt pour un départ de la Minustah, on ne s’y est jamais préparé. Nous avons eu 13 ans pour le faire et on ne l’a pas fait. Le Président du Chili, Ricardo Lacoste, avait dit en 2004 qu’Haïti avait besoin de son armée. Il semble pourtant que ce message n’ait eu aucun écho. À l’époque, les Nations Unies suggéraient que la Minustah ne pourrait partir que lorsqu’il y aurait une entité haïtienne capable de prendre la relève. Cela ne s’est pas produit. La Minustah coûte 345 millions de dollars chaque année aux contributeurs des pays qui supportent la mission de stabilisation. Ces 13 dernières années, plus de 4,4 milliards de dollars ont été dépensés pour maintenir la stabilité en Haïti. Il revient maintenant  aux Haïtiens, leur souveraineté retrouvée, de prendre en main leur destin. La seule chose que je déplore c’est de n’avoir rien fait et d’avoir attendu le dernier moment, comme à l’accoutumée, pour lancer le processus de remobilisation de l’armée, alors qu’on avait amplement de temps de le faire. »  

Que va-t-il se passer après le départ de la Minustah ?

« Au départ de la Minustah, nous allons avoir une période d’état de grâce avant le retour des seigneurs de guerre. Nous aurons donc le temps de mettre l’armée nationale sur pied. Entre la fin de la première occupation (1934) et la deuxième (1994),  soixante ans se sont écoulés. Il a fallu seulement 10 ans pour qu’Haïti connaisse une troisième occupation, le 29 février 2004. Une éventuelle quatrième occupation pourrait se produire dans un délai plus court si l’on ne met pas l’armée d’Haïti sur pied. Nous ne voulons pas revivre de telle situation et je suis personnellement très content que le gouvernement Moïse-Lafontant ait pris les dispositions nécessaires pour remettre sur pied notre armée ».

 

« Haïti a eu 13 ans pour se préparer au départ de la Minustah. Il revient désormais aux Haïtiens, leur souveraineté retrouvée, de prendre en main leur destin. »

 

Vous insistez pour la mise sur pied des FADH. En avons-nous véritablement
les moyens ?

« L’armée n’est pas plus budgétivore qu’une autre institution. Si vous avez une armée de 1 000 hommes, vous allez payer pour 1 000 hommes. Normalement, le budget de défense doit être de 1 à 2 % de l’enveloppe nationale. La PNH consomme 15% du budget national. Alors, qui est la plus budgétivore ? ».

DATES CLÉS
3 décembre 1954 Naissance à Port-au-Prince
1972-1975  Journaliste à Radio Haïti Inter
1987-1988 Directeur général de la Radio Nationale d’Haïti (RNH)
2011 Secrétaire d’État à la défense
2017 Membre de la Commission de travail et de réflexion sur la reconstruction du Palais national

 

De quelle armée avons-nous besoin aujourd’hui ?

« Nous avons besoin d’une armée de petite taille, trois à quatre mille hommes. Une armée qui respecte le pouvoir civil et les droits de l’homme. Nous avons besoin d’une armée qui ne s’occupe pas de questions politiques. Une armée à caractère défensif, parce que nous n’allons attaquer personne. Nous avons besoin d’une armée pour protéger et servir…La Minustah remplissait quatre rôles : la dissuasion, la protection de l’État et ses institutions, la stabilisation et la surveillance des frontières maritimes et terrestres. Notre armée nationale doit elle aussi pouvoir faire tout cela ». 

Qui pourra faire partie de l’armée nationale ?

« Si l’on commence un recrutement aujourd’hui même, nous aurons trop de demandes de jeunes pour intégrer la force armée haïtienne. Nous allons du coup privilégier ceux qui ont bouclé leurs études classiques parce que nous n’avons pas besoin de soldats limités intellectuellement. Les sélectionnés vont passer deux ou trois ans à l’Académie militaire pour rentrer dans l’armée comme officiers ». 

Vous êtes l’un des membres de la Commission chargée de réfléchir sur la reconstruction du palais national. Quel est son rôle ?

« La Commission est importante parce qu’il nous faut réfléchir sur quoi faire et comment le faire. Il est clair que le palais national qui a été détruit lors du séisme de janvier 2010 était construit pour les besoins du XXème siècle. Or, nous devons maintenant construire un palais pour les besoins du XXIème siècle. Il nous faut tout repenser et avoir une plus grande vision. C’est un travail énorme que la Commission se charge de réaliser et pour lequel elle demande du temps ».

Optez-vous pour un véritable palais national, construit par des Haïtiens et avec uniquement des fonds locaux ?

« Autant que possible, on doit s’efforcer de construire le palais national avec nos propres fonds. Le palais du président Louis Félicité Lysius Salomon Jeune avait été construit avec des fonds locaux et celui détruit par les secousses telluriques de janvier 2010 avait été bâti par des ressources locales et fonds locaux. Nous allons formuler des recommandations et il revient aux autorités haïtiennes de décider ». 

Le 29 mars dernier, la constitution haïtienne de 1987 fêtait ses 30 ans. Elle a été amendée en 2012 mais la situation sociopolitique de ces dernières années démontre qu’il y a lieu d’y apporter de nouvelles modifications ou tout simplement d’en changer. Qu’en pensez-vous ?

« Je ne reconnais pas l’amendement. Les gens qui ont fraudé disposaient de l’appareil de l’état pour le faire. Il y a une version en français qui est trafiquée et une autre en créole qui est restée intacte, donc deux constitutions avec des contenus différents. Je blâme mes confrères journalistes de n’avoir rien dit à ce sujet. Dès que le Parlement avait voté deux textes différents, le processus d’amendement aurait dû s’arrêter. L’administration Préval a fraudé. Le président Michel Martelly a quant à lui défendu la fraude par la suite et en a fait sa propre fraude. Cependant, ce qu’ils ont laissé de la constitution de 1987 reste une référence qui nous protège encore. Nombreux sont ceux qui veulent détruire ce qui reste de la constitution de 1987. Une nouvelle constitution pour quoi faire ? Je pense qu’on doit de préférence revenir à la constitution initiale. Si l’on casse la constitution de 1987, il nous sera impossible de la refaire avant très longtemps. Je tiens à souligner que c’est la constitution qui a duré le plus longtemps de toute l’histoire d’Haïti depuis 1804 (trente ans déjà).  Il faut d’abord un débat national. Ces gens ne peuvent pas changer la constitution comme ils veulent. Par exemple, la constitution de 1987 avait pris comme précaution que les amendements devaient être motivés, la fraude elle n’a pas été motivée. Ce sont donc des amendements qui sont sortis du cerveau de  Préval, de Martelly, etc. »

De crises politiques en transitions politiques, depuis le 7 février dernier un président constitutionnel est installé au palais national. Pourtant le pays peine à sortir du bourbier. Qu’est ce qui peut être fait aujourd’hui ?

« Le changement souhaité prendra du temps. Beaucoup de mal a été fait sous les administrations des présidents qui se sont succédé ces vingt dernières années. On aura fort à faire pour changer les choses. Le mandat de Jovenel Moïse représente en quelque sorte cinq ans de transition vers le changement véritable. Son successeur devra intensifier le processus de changement qui aura été déclenché sous l’administration actuelle. »