Gary Bodeau: Pour la stabilité et le progrès

160
Timothe Jackson/ Challenges
Timothe Jackson/ Challenges

Une franche collaboration entre l’Exécutif et le Législatif sans confusion ni vassalisation d’un Pouvoir par un autre, c’est ce que prône le Président de la Chambre des députés. Mieux encore, il est favorable à l’établissement d’un Gouvernement d’ouverture, gage de stabilité politique.
Par Georges Allen

Né le 18 novembre 1977 à Port-au-Prince, Gary Bodeau est licencié en Psychologie sociale de l’Université d’État d’Haïti (UEH). Au sein du Grand Front National des Étudiants Haïtiens (GRAFNEH), il s’est taillé en 2004 une image de combattant, tant par sa fougue que par son savoir. Élément important du mouvement « GNB », Gary Bodeau, militant engagé, est compté parmi ceux qui ont poussé l’ex-Président Jean-Bertrand Aristide vers la sortie, le 29 février 2004.

En 2010, il a fondé avec le musicien Wyclef Jean, le mouvement pour l’intégration des jeunes haïtiens, « Jèn Kore Jèn » qui le propulse définitivement sur la scène politique. De 2012 à 2014, il a été conseiller spécial en communication aux cabinets des Premiers ministres Garry Conille et Laurent Salvador Lamothe. Élu député de la circonscription de Delmas en 2015, Gary Bodeau occupe depuis janvier 2018 le poste de Président de la Chambre basse.



L’INTERVIEW

 

Durant cette 50ème législature, la chambre des députés semble avoir pris du plomb dans l’aile, par rapport au Sénat de la République. Avec vous à la Présidence de cette chambre peut-on s’attendre à un changement de paradigme ?
« Cette conception de la chambre des députés est tout à fait erronée. Pour bien juger le travail des députés, il faut prendre en considération l’ensemble de la session. Il arrive parfois que les parlementaires décident, en conférence des Présidents, de tenir huit ou neuf séances durant une session et passent le reste du temps dans leur circonscription respective. Pendant ces huit ou neuf séances tenues, on vote un nombre important de textes de loi. Donc, plutôt que de se réunir deux fois par semaine, les élus de la chambre basse procèdent ainsi. Lors de la deuxième session ordinaire de l’année 2017, beaucoup d’efforts ont été consentis en matière de vote de lois, même si les résultats auraient pu être meilleurs. Fort de cela, le nouveau bureau est déjà à pied d’œuvre et compte faire preuve de beaucoup plus de productivité. Nous sommes convaincus qu’il faut voter des lois qui ont des incidences directes sur la vie la population. Trop souvent, nous votons des lois-cadres qui touchent au fonctionnement des ministères par exemple. C’est certes bien mais la ratification de lois ayant rapport aux normes de construction, au social etc., est tout aussi importante. Nous allons aussi voter des lois tenant compte du Doing business. Lorsqu’on établit une comparaison entre Haïti et la République Dominicaine, ou encore avec les autres pays de la Caraïbe, la différence est énorme en matière d’investissement direct et étranger. Par conséquent, il faut qu’Haïti soit doté de nouvelles lois qui améliorent le cadre des affaires pour que les marques, les entrepreneurs, ou les multinationales puissent venir s’y établir. Actuellement, nous sommes en consultation directe avec le Gouvernement, avec des organisations de la société civile également, en vue de statuer véritablement sur des lois de la sorte. Aujourd’hui, nous avons une jeunesse avide d’emploi. C’est ce qui explique le flux migratoire massif vers le Brésil, le Chili ; c’est une quête de mieux-être. Pour stopper ce phénomène, il faut créer des incitations, faire en sorte que des hommes d’affaires investissent en Haïti sans aucune crainte. Nous vivons dans un monde globalisé et l’investisseur cherche toujours les pays qui présentent moins de risques pour faire des affaires. Ceci réside dans l’élaboration et le vote de textes de loi. De plus, il nous faut voter des lois relatives à l’enseignement supérieur. Nous envisageons déjà de nous asseoir avec le conseil de l’Université d’État d’Haïti et avec les Universités privées pour élaborer des lois qui permettent par exemple que des professeurs puissent travailler à plein temps…

« Il faut qu’Haïti soit doté de nouvelles lois qui améliorent le cadre des affaires pour que les marques, les entrepreneurs, ou les multinationales puissent venir s’y établir. »

 

Tant au Sénat de la République qu’à la Chambre des députés, tous les postes ont été raflés par la majorité présidentielle. S’agit-il maintenant d’un Parlement à pensée unique ?
« Absolument pas ! Le PHTK n’est pas le seul parti en Haïti. Je ne suis pas membre de cette structure politique. Il est vrai que le parti du Président Jovenel Moïse a été élu à une représentation intéressante au Sénat et à la Chambre des députés, mais en réalité, il faut faire preuve de leadership et dégager une certaine proximité avec des collègues, pour arriver à occuper un poste au bureau. Le bureau de la chambre des députés, dans sa configuration, regroupe les différentes tendances. Deux postes très importants sont occupés par des élus qui sont en opposition au pouvoir en place, comme l’honorable député Caleb Desrameaux qui, en sa qualité de vice-président, peut me remplacer en cas d’empêchement. Au niveau de la Chambre basse, nous ne sommes pas dans cette logique. Nous sommes des hommes politiques indépendants et nous faisons partie de blocs politiques représentés par différents partis politiques. Si vous me dites que les proches du pouvoir sont majoritaires, c’est vrai. Et cette majorité croit dur comme fer que le pays a besoin de stabilité politique, que le pays a besoin d’un gouvernement stable ; même si aujourd’hui le débat se fait autour de l’efficacité de l’actuel gouvernement ». 

Quel rapport entretenez-vous avec le Président de la République, Jovenel Moïse ?
« En ma qualité de Président de la Chambres des députés et de Vice-président de l’Assemblée nationale, dans la recherche de la concorde, de l’harmonie entre les Pouvoirs de l’État, je suis censé avoir des rapports cordiaux avec le Président de la République, et ce, au bénéfice de la population haïtienne ». 

Le Parlement est souvent critiqué pour sa présumée vassalisation par l’Exécutif. Le Corps législatif reçoit-il des ordres directs du Palais national?
« À ma connaissance, depuis que je suis membre du Corps législatif, je n’ai jamais été exposé à un tel fait. Personnellement, en tant que Président de la Chambre des députés, je dépends totalement de l’Assemblée. Je ne peux rien imposer aux députés. Quand il doit y avoir séance, l’ordre du jour est voté en conférence des Présidents qui décident d’y ajouter tel ou tel point autour duquel le débat doit avoir lieu. Lors de la séance, le Président joue un rôle de facilitateur et tranche quand il le faut. S’il y a des points de litige, il consulte l’Assemblée qui est souveraine… Aucun Président de chambre ne peut se substituer à l’Assemblée. Dire que le Parlement est sous la coupe réglée du Palais national, c’est totalement faux à ma connaissance. Mais je me ferais un plaisir de le vérifier. Et pour finir, je dois ajouter que le Parlement est toujours victime de nombreux stéréotypes. Certains ont une image déformée du Corps. Il est grand temps d’en finir avec ces clichés. En aucune façon, et selon le principe de la séparation des Pouvoirs, le Président de la République ne peut imposer l’ordre au Parlement ». 

DATES CLÉS
18 novembre 1977 Naissance à Port-au-Prince
2004 Membre in uent de GRAFNEH
2010 Cofondateur du mouvement « Jèn Kore Jèn »
2012-2014 Conseiller spécial des Premiers ministres Garry Conille et Laurent Salvador Lamothe
2015 Élu Député de la circonscription de Delmas
À compter de janvier 2018 Président de la Chambre des Députés

 

Êtes-vous pour ou contre un remaniement ministériel ?
« Oui, oui et oui ! Je pense qu’au nom de la stabilité, il faut un remaniement du cabinet ministériel. Il faut garder le Premier ministre Jack Guy Lafontant à son poste et remercier certains ministres de ce Gouvernement qui n’ont aucune base sociale, qui n’appartiennent à aucun secteur, d’où leur incapacité à donner des résultats. Je me garde de citer des noms, mais il s’avère que certains membres du gouvernement sont inefficaces et qu’il faut pourvoir à leur remplacement au plus vite. Toutefois, le remaniement ministériel relève de la compétence du Premier ministre. Après un an, il est opportun que ce gouvernement soit replâtré, rien que pour lui insuffler un dynamisme nouveau ». 

Remaniement en profondeur ou… ?
« Le Premier ministre seul, de commun accord avec le Président de la République, peut décider. À eux de savoir, si le moment n’est pas propice à une ouverture du Gouvernement, permettre à ce que l’Opposition politique puisse l’intégrer. Ce qui ne manquerait pas de favoriser la stabilité et de créer la sérénité nécessaire à la gestion de la chose publique ».

La Chambre des députés entend-elle emboîter le pas au Sénat en ce qui concerne l’enquête sur l’utilisation des fonds PetroCaribe ?
« La chambre des députés est une institution indépendante. Elle n’est pas tenue de travailler sur tous les dossiers auxquels le Grand corps s’intéresse. En tant que citoyen, je peux vous donner mon avis sur la question relative à l’enquête sur l’utilisation des fonds PetroCaribe. Il est un fait indéniable que les comptables de deniers publics, ceux qui ont eu à gérer l’argent de l’État, rendent compte de leur gestion. Dans ce dossier, on constate que déjà des conclusions hâtives ont été tirées alors que l’Assemblée des sénateurs n’a pas encore tranché. Il ne faut pas qu’il y ait ‘’d’assassinat de caractère’’. Il ne faut pas que certains se servent de l’affaire PetroCaribe pour régler leurs comptes avec ceux qu’ils considèrent comme des adversaires. Toutefois, je pense que le rapport sur la gestion des fonds PetroCaribe est un bon prétexte pour débattre de la question de Corruption en Haïti ».  

Nous sommes déjà à la troisième session législative, combien de loi avez-vous proposé jusqu’ici ?
« Je suis le seul député, pour ne pas dire le seul Parlementaire, dont une loi a été votée, promulguée et publiée dans le journal officiel Le Moniteur. Il s’agit de la loi sur la transformation et la gestion des déchets que j’avais proposée. Le pays s’écroule sous les détritus donc, j’avais jugé bon de soumettre un texte capable de permettre de lutter efficacement contre ce ‘’phénomène. En tant que Président de la chambre, j’encourage les députés à proposer et à voter des lois comme la mienne, qui ont des incidences directes et concrètes sur la population… »

Quelle est votre appréciation des actions menées par le Président de la République Jovenel Moïse jusqu’ici ?
« Jovenel Moïse est un jeune Président qui fait des efforts considérables à travers la mise en place de programmes qui ont pour but de changer certaines réalités. Il est du devoir du Parlement, via ses prérogatives de contrôle de l’Exécutif, d’accompagner le Président de la République. L’administration est jeune, nous ne pouvons pas encore la juger sur ses résultats. Je conclurai par dire, qu’à mon avis, Jovenel Moïse est parti du bon pied… »