Frantz Bernard Craan: Pour une nouvelle politique économique

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TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES
TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES

Pour le coordonnateur du Forum économique du secteur privé, la mise en place des institutions et l’instauration de l’autorité de l’État sont les conditions sine qua non pour atteindre la croissance économique. Optimiste, Frantz Bernard Craan continue de croire au redressement possible d’Haïti.
Par Georges Allen


M. Frantz Bernard Craan est, depuis janvier 2007, Président du Conseil d’Administration de la Sofihdes. C’est une société financière de développement à capitaux privés haïtiens, fournissant des services de crédit, de formation et d’appui en gestion à des PME haïtiennes. Il est membre du Conseil d’Administration de Sogesol, filiale du Groupe Sogebank depuis 2010 et a été également, de septembre 1998 à février 2012, Vice-Président de la JMB S.A., entreprise d’exportation de mangues. De 1980 à 1998, il était Directeur Général et copropriétaire de NITRAM S.A, société distributrice de produits pharmaceutiques et cosmétiques.

Frantz Bernard Craan a par ailleurs été Président de l’ANIDPP (Association Nationale des Distributeurs de Produits Pharmaceutiques), Secrétaire Général de la CCIH (Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti), Coordonnateur de la FHASEP (Fédération Haïtienne des Associations du Secteur Privé), Membre Fondateur puis Président du Conseil du Centre pour la Libre Entreprise et la Démocratie (CLED), Président de l’Association des Exportateurs de Mangues et, jusqu’à avril 2012, membre du Conseil d’Administration du Forum Économique du Secteur Privé (FESP). M. Craan est depuis 2017 Président de la CCIH, et Coordonnateur du FESP.

 


 L’INTERVIEW 

Au niveau du Forum économique du secteur privé, 7 mois après l’arrivée de Jovenel Moïse au pouvoir, comment voyez-vous le pays ?

« Nous sommes une organisation d’entrepreneurs, notre rôle est de créer des entreprises qui soient capables d’employer un maximum de personnes, de générer des profits, de créer de la richesse ; de permettre à la population de vivre dans un environnement plus agréable, incitatif et prometteur… En ce qui nous concerne, nous voyons Haïti comme un pays qui a un potentiel extraordinaire et inexploité. Si nous nous mettons ensemble, de façon responsable et sérieuse, ce pays pourra rapidement arriver à satisfaire sa population. Nous regardons notre voisin, la République Dominicaine, qui durant ces 30 dernières années a fait de gigantesques progrès… Ces progrès sont dus à la stabilité d’abord et ensuite à une classe d’entrepreneurs dynamiques qui a su exploiter les potentiels du pays. Il faut aussi ajouter que ce progrès est dû au fait que la population voisine s’est au fur et à mesure améliorée par le biais de l’éducation, de la formation… Les Dominicains sont huit fois plus développés que nous. Ils offrent, au niveau des avantages comparatifs, des avantages similaires aux nôtres mais qu’ils en ont su transformer en avantages compétitifs. Au niveau du secteur privé, nous devons nous assurer que ceux qui aspirent à prendre le pouvoir aient des plans, que nous les discutions avec eux afin de pouvoir exploiter nos potentiels à bon escient. Je suis plutôt de nature optimiste, donc pour répondre à votre question, je vois le pays avec des yeux très positifs’’.

Le climat actuel est-il propice à accueillir des investissements nationaux et internationaux ?

« Cela fait longtemps que nous y travaillons. Mais pour attirer les investissements, il nous faut d’abord avoir la stabilité…Je ne parle pas seulement de la stabilité politique. Il faut qu’il y ait de la stabilité fiscale. Il faut que les lois fiscales soient votées après débats. Il faut que les opérateurs économiques, les autres parties de la société civile intéressée, les organisations de femmes, les mairies, les partis politiques, aient accès à ces débats et qu’ils puissent exprimer leurs opinions et leur position. Il faut que les décisions soient aussi exécutées avec méthode et responsabilité. Le climat actuel n’est pas favorable à l’investissement. Au niveau du cadre réglementaire des affaires, nous avons identifié récemment, au sein du Forum économique du secteur privé, plus d’une centaine de lois et règlements qui méritent d’être modifiés ou améliorés.

Nous avons bâti un agenda socio-économique que nous avons remis au gouvernement en mars de cette année. Nous avons également toute une série d’infrastructures qui ne sont pas adéquates, comme l’infrastructure routière : Si vous quittez Port-au-Prince pour vous rendre au Cap-Haïtien, il vous faudra 5 heures de route pour y arriver alors qu’avant il en fallait seulement trois. Il y a des problèmes également au niveau de l’infrastructure énergétique. En Haïti, la majorité des Haïtiens utilisent du charbon de bois dans la préparation de leur nourriture. Ils utilisent du bois pour le Dry Cleaning, ils utilisent du bois pour les boulangeries… Avec une couverture forestière de 2 à 3 % actuellement, nous sommes en train de rendre le pays plus vulnérable que jamais et bientôt il ne sera que désert si nous ne changeons pas de pratique. On coupe beaucoup plus d’arbres qu’on n’en plante chaque année. L’espace environnemental de ce pays doit être repensé. En matière de télécommunication, nous avons également des problèmes. Seulement deux compagnies de téléphonie mobile opèrent sur le marché. Nous sommes dans une situation de quasi-monopole. D’autant que la qualité des services offerts ne correspond pas à la demande. Malheureusement, ce ne sont pas les exemples qui manquent. Regardez l’organisation de l’État : En septembre dernier, des mairies étaient en grève pour protester contre certaines dispositions du budget. C’est indubitablement le manque de dialogue entre les différentes municipalités et l’État central qui a provoqué cette situation. Sur le plan organisationnel, l’État accuse des défaillances certaines. Les écoles publiques n’offrent pas aux élèves l’éducation de qualité à laquelle ils ont droit. Ne parlons pas de la santé publique qui n’est pas adéquate. Tout cela doit changer! Il faut qu’il y ait un minimum de politique publique discutée, débattue, qui soit prévisible et qui permette aux opérateurs privés de compenser les manquements de l’État. Actuellement, 85 % des écoles sont privées. Malheureusement, pour la plupart, la qualité de l’éducation dispensée laisse à désirer parce que l’État n’y exerce pas de contrôle régulier. Par conséquent, quand ces jeunes qui ont été mal formés arrivent sur le marché du travail, ils font toujours preuve de contre-performance. Je le répète, il y a beaucoup de travail à faire, et ce, de manière concertée. Il y a en Haïti beaucoup de possibilités, beaucoup de potentiel mais il faut que l’on soit un peu plus organisé… Il faut que nous acceptions de discuter de nos différences autour d’une table’’.

« Je vois Haïti comme un pays qui a un potentiel extraordinaire et inexploité. Si nous nous mettons ensemble, de façon responsable et sérieuse, ce pays pourra rapidement arriver à satisfaire sa population.»


L’amélioration de la croissance économique était au centre d’un forum de trois jours sur la compétitivité et l’investissement organisé en septembre dernier. Qu’en est-il ressorti ?

« Lors du forum organisé en septembre dernier, nous avons essayé de trouver des solutions aux contraintes identifiées antérieurement. Des matrices ont été préparées par un groupe de professionnels du secteur privé et du secteur public et elles ont permis d’identifier toute une série d’actions. Ces solutions ayant été désignées, il va maintenant falloir se focaliser et prioriser. Actuellement, nous sommes à pied d’œuvre sur l’organe qui devra assurer le suivi de ce forum. L’organe en question aura un secrétariat exécutif composé de professionnels avec pour mission de rédiger les actes du forum, préparer des plans d’action sectorielle et élaborer des protocoles d’engagement. Les secteurs public et privé vont s’engager en vue de mettre à exécution ces plans d’action, à travers des délais précis… Là encore, revient la question de la stabilité. Pour pouvoir réaliser tout cela, il faut que le climat soit favorable. Afin que les perceptions de l’extérieur sur d’Haïti changent, il faut que l’on travaille sur l’image du pays. Je pense que les perspectives sont bonnes. Tant du côté de l’Etat que du côté du secteur privé, il y a une volonté de matérialiser ce qui a été discuté lors des trois jours de forum ».

DATES CLÉS
1980-1998 Directeur Général et copropriétaire de NITRAM S.A
1998-2012 Vice-Président et Directeur Administratif et Financier de la JMB S.A
2014-2016 Consultant principal de son Conseil d’Administration
2017 à date LPrésident de la CCIH/CCIO, et Coordonnateur du Forum Économique


Doit-on comprendre qu’afin de sortir l’économie haïtienne de l’atonie qui la caractérise, il faut commencer par adopter un bon comportement politique ?

« La stabilité politique est un facteur essentiel mais ce n’est pas le seul…Un autre facteur  important : le respect de la propriété privée ! Si l’on ne respecte pas les biens que vous avez achetés après avoir travaillé très dur ou ceux que vous avez hérités de vos parents qui eux ont travaillé très dur ; si n’importe qui peut envahir une propriété privée dont vous détenez les titres et dire sans ambages que vous n’en êtes pas le propriétaire… Quelle confiance avoir dans ce pays? Si vous aviez un proche qui vivait aux États-Unis et qui voulait investir en Haïti le fruit de 20 ans de travail, vous lui diriez quoi? Non ! Si vous n’êtes pas sûr que vos titres soient respectés en cas d’éventuel conflit…Quelle confiance pouvez-vous avoir ? Quand dans un pays, le système judiciaire est dysfonctionnel, quand la police ne protège pas et ne sévit pas suffisamment, les citoyens sont tentés de régler leurs problèmes par eux-mêmes. À ce moment-là, on tombe dans la violence. Il faut que les gens aient confiance. Et pour que cette confiance puisse s’établir, il faut que le pays soit doté d’institutions qui fonctionnent. C’est primordial ».

Entre le Président de la République et le secteur privé, on parle de lune de miel… Est-ce le cas ?

« Le Chef de l’État est un homme d’affaires qui a été président d’une chambre de commerce régionale ; il a été membre du conseil d’administration de la chambre de commerce et d’industrie d’Haïti (CCIH), et seulement récemment il a décidé de faire de la politique. Il connaît beaucoup de gens issus du secteur privé et nous avons beaucoup de respect pour Monsieur Moïse, avec qui nous discutons de façon ouverte ; nous lui faisons des propositions et nous espérons que nous arriverons à concrétiser tout ce dont nous avons discuté avec lui. Au niveau institutionnel, le secteur privé a toujours eu des rapports cordiaux avec la Présidence de la République, avec le bureau du Premier ministre, avec le Parlement ainsi que les différentes mairies. Nous, nous souhaitons vivre dans un État de droit. Et, dans un État de droit, la première chose à faire est de respecter les Institutions notamment la Présidence. Oui nous avons des rapports cordiaux avec Jovenel Moïse et nous espérons qu’ils continueront ainsi ».

Depuis le vote du budget 2017-2018, le pays est en crise. Au sein du secteur privé, quelle est votre appréciation de cette loi de finances qualifiée par certains d’ « anti-peuple » ?

« Je ne vais pas qualifier le budget. Je laisse aux hommes politiques le soin de le faire. Moi, je vais le regarder de façon technique. Au niveau du secteur privé, le premier problème que nous avons décelé dans le budget est un problème récurrent qui a commencé dans les années 2000. On a modifié les lois fiscales à travers une loi qui a un caractère annuel, la loi de finances. Pourtant, les lois fiscales doivent avoir un caractère permanent. C’est ce qui permet leur lisibilité et leur prévisibilité. Lorsqu’on modifie les lois fiscales, telles que la loi sur l’impôt sur le revenu, la loi sur la contribution foncière des propriétés bâties, les tarifs douaniers, on crée de l’insécurité fiscale. Et pour cause, cette insécurité fiscale attaque la confiance que les opérateurs ont dans l’économie du pays en général et dans la façon dont leurs profits seront traités. Ceci n’est pas un facteur incitatif à l’investissement. La loi de finances 2017-2018, déjà en application, a le même défaut dont souffraient d’autres prises antérieurement. Ce budget ne lutte pas suffisamment contre la contrebande. La République Dominicaine exporte vers Haïti pour 2 milliards de dollars de marchandises chaque année. Il y a un grand nombre de produits dominicains qui ne sont pas taxés. Nous estimons, après avoir fait des analyses, qu’il y a l’équivalent de 300 à 400 millions de dollars, soit 24 milliards de gourdes, de manque à gagner pour l’État. Si ces fonds avaient été collectés, le gouvernement serait à même de fournir des services à la population… Peut-être même que cela aurait évité à l’État d’augmenter certaines taxes. Le manque de contrôle au niveau de la frontière occasionne une concurrence déloyale entre les producteurs nationaux et les producteurs étrangers. Lorsque des produits viennent de la République Dominicaine et ne payent pas de droit, les producteurs haïtiens se retrouvent face à des produits de meilleur marché ; et la population fait ce qui est normal: acheter à meilleur marché quitte à ce que la qualité des produits importés soit moins bonne. Il n’y a pas dans le budget le montant des investissements qu’il fallait faire pour améliorer la situation dans la zone frontalière… Un autre problème identifié dans ce budget concerne certaines dépenses prévues dépendantes des recettes aléatoires. Exemple, l’une des recettes prévues dépend de l’augmentation du prix de l’essence. On parle de 11 milliards de gourdes. Pensez-vous que le gouvernement aura la capacité d’augmenter même de 10 gourdes le gallon de gazoline, compte tenu la situation actuelle ? Les augmentations prévues sont beaucoup plus élevées que ça ! L’État risque de ne pas pouvoir effectuer des dépenses prévues dans le budget. Qu’est-ce qu’il fera à ce moment-là ? Aura-t-il recours au déficit ? Le recours au déficit a des conséquences sur la monnaie. Le taux de change lorsque l’État fait du déficit a tendance à grimper. Nous nous posons beaucoup de questions sur ce budget, mais malheureusement nous n’avons pas eu la possibilité d’en débattre avec le gouvernement…C’est une loi de finances qui a peut-être de bons côtés. Au niveau tarifaire, le gouvernement a décidé d’éliminer tous les droits sur les produits photovoltaïques. C’est une bonne chose que nous approuvons ! Aujourd’hui, le budget est en application mais nous espérons qu’il sera bientôt modifié à travers une loi rectificative’’.