Fernando Estimé: Plaidoyer pour une diplomatie économique proactive

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Timothe Jackson/ Challenges
Timothe Jackson/ Challenges

Partisan d’une diplomatie au service des intérêts supérieurs d’Haïti, Fernando Estimé invite les décideurs à l’exploration d’autres marchés, pour un développement durable tant attendu.
Par Georges Allen

Né le 13 novembre 1986, Fernando Estimé est licencié en Sciences Politiques, option relations internationales, en 2011. De 2009 et 2016, il a travaillé à la direction des Zones Franches du Ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI). Depuis 2012, il est Directeur de recherches à Louverture Institute of Diplomacy and Global Affaires (LIDGA). Durant un an, de novembre 2013 à novembre 2014, il a reçu une formation en diplomatie économique et commerciale. Le spécialiste en Diplomatie a été porte-parole du ministère des Affaires Étrangères de novembre 2014 et octobre 2015. Depuis octobre 2017, il anime l’émission « Sans Frontières » sur Télévision Caraïbe. Et parce que depuis quelque temps sa voix fait autorité dans le domaine de la Diplomatie et des Relations internationales, Fernando Estimé a jugé bon de lancer en janvier 2018 sur Radio Espace FM l’émission « Espace international » pour mieux aider les gens à comprendre chaque décision prise et chaque position adoptée par tel ou tel pays.


 L’INTERVIEW 

En tant qu’expert en Diplomatie et Relations internationales, quelle est votre appréciation de la diplomatie haïtienne sous l’Administration Moïse- Lafontant ?
« Il est important de savoir qu’il revient au Chef de l’État de donner les marches à suivre en ce qui concerne la diplomatie. La projection de l’image du pays à l’extérieur dépend de lui. Jovenel Moïse a fait le choix d’Antonio Rodrigue en le nommant à la tête du Ministère des Affaires Étrangères pour l’aider à matérialiser sa vision de la politique étrangère. Mon regard sur la diplomatie haïtienne va au-delà de cette administration. Il est évident que lorsque nous ne sommes pas au timon des affaires, il est difficile de faire valoir ses opinions car, l’accès aux informations reste limité. Ainsi, le président de la République peut faire face à certaines situations délicates qui ne sont pas portées à la connaissance du grand public. Selon des informations qui m’ont été confiées, une réforme serait en cours au sein de cette institution de l’État (Ministère des Affaires Étrangères) ; des réformes qui touchent notamment ceux qui sont en poste à l’extérieur. Depuis plus d’une dizaine d’années, bien avant l’arrivée du Premier ministre Laurent Salvador Lamothe, la diplomatie haïtienne était devenue une sorte d’industrie, pire encore, un poste de création d’emplois.»

DATES CLÉS
13 novembre 1986 Naissance en Haïti
2011 Licencié en Sciences Politiques option relations internationales
2012 à date Directeur de recherches à Louverture Institute of Diplomacy and Global Affaires (LIDGA)
Novembre 2014 et octobre 2015 Porte-parole du ministère des Affaires Étrangères
2017 à date Anime l’émission « Sans Frontières» sur Télévision Caraïbe


Parlant de choix, le président de la République a préféré le renforcement de la coopération haïtiano-taïwanaise en lieu et place de la Chine. Cette décision lui a valu des critiques acerbes… Où est-ce que vous vous situez dans ce débat?

« C’est au président de décider parce que c’est lui le Chef de la diplomatie. Néanmoins, il doit tenir compte de l’avis d’un certain nombre d’experts dans le domaine, de ses conseillers et de l’opinion publique. Le constat que j’ai pu faire est largement partagé, la majorité des gens d’ici aurait préféré qu’Haïti entretienne des relations plus étroites avec la République populaire de Chine. Un constat indéniable. Vu que le président Jovenel Moïse est détenteur de plus d’informations que vous et moi, il a décidé de renforcer la coopération haïtiano-taïwanaise, voilà tout ! Il revient maintenant à la Présidence d’expliquer ce choix. Car, même si le président Moïse a été mandaté pour prendre certaines décisions, il lui faut quand même fournir des explications. La procédure est simple, il nous suffit d’établir une comparaison : la République populaire de Chine a une population qui s’élève à un milliard 400 millions habitants, c’est la deuxième puissance économique mondiale, la plus grande usine du monde, et elle est devenue aujourd’hui la première banque du monde. Les États-Unis doivent près de 4 000 milliards de dollars à la Chine. À côté, il y a notre voisin, la République Dominicaine qui coopérait avec Taïwan et qui a rompu cette relation pour se jeter dans les bras de la grande Chine. Les dirigeants dominicains l’ont clairement dit, notamment le ministre des Affaires Étrangères : la République Dominicaine ne peut pas insulter l’avenir. Car, du point de vue dominicain, comme du point de vue de n’importe quelle personne sensée, la République populaire de Chine, c’est l’avenir. Donc, face à l’avenir, il faut toujours bien se positionner. Le président de la République, Jovenel Moïse, a décidé de renforcer les liens avec Taïwan parce que le gouvernement de ce pays a toujours été utile à Haïti. La grande bâtisse qui loge la cour de cassation, l’hôpital de l’OFATMA, d’autres constructions qui sont en train de sortir de terre actuellement, sont des dons de Taïwan. De plus, Taïwan fournit à Haïti un appui budgétaire direct, et récemment, il nous a fait un prêt de plus d’une centaine de millions. Tout ceci, c’est Taïwan! Mais ne faudrait-il pas se poser la question : qu’est-ce qui serait mieux pour Haïti ? En faisant des choix, il faut prioriser l’intérêt supérieur de la Patrie. En position de chef, Jovenel Moïse doit se poser la question de savoir quelle serait la meilleure coopération pour Haïti ? C’est la réponse à cette question qui doit l’amener à faire des choix.»

Lors de la 48ème Assemblée générale de l’OEA, Haïti avait fait abstention en ce qui concerne la résolution américaine réclamant la suspension du Venezuela de l’organisation hémisphérique. Une position qui a valu au Gouvernement haïtien pas mal de critiques. Selon vous, la position d’Haïti était-elle la meilleure ?
« Il y a toujours le dilemme entre bien ou mal voté. J’ai l’impression qu’Haïti n’avait pas tellement le choix, étant donné que les États-Unis sont un partenaire important pour Haïti. Les États-Unis, à travers l’USAID, financent beaucoup de projets dans notre pays. Qui plus est, c’est le grand voisin. Avant la tenue de l’Assemblée générale, le gouvernement américain avait fait passer le message. De l’autre côté, Haïti entretient des relations solides avec le Venezuela. Nous devons à ce pays près de trois milliards de dollars, allusion faite au programme Petro Caribe… Que cet argent ait été bien ou mal dépensé, Haïti devra le rembourser coûte que coûte. Le Gouvernement haïtien a de très bons rapports avec le régime de Nicolas Maduro. À preuve, à la réélection de celui-ci, le ministère haïtien des affaires étrangères a fait sortir une note pour le féliciter. Le jour de l’organisation de l’Assemblée générale, Haïti s’est retrouvée avec les deux pieds dans le même sabot. Il s’agissait d’un choix cornélien. Des deux côtés, le mal était infini. Les Américains n’ont pas du tout apprécié le vote d’abstention d’Haïti tandis que le Venezuela, lui, n’était pas du tout dérangé. »

« Il nous faut une diplomatie proactive qui soit à même d’aider les ressortissants haïtiens, mais qui soit aussi capable d’inviter leurs enfants à revenir au bercail.»

 

Quels devraient être les points stratégiques de notre diplomatie en terre étrangère, notamment aux États-Unis où vivent plusieurs milliers d’Haïtiens ?
« S’agissant des États-Unis spécifiquement où se sont établis près de deux millions d’Haïtiens, le devoir de notre diplomatie est d’assurer la protection de ces personnes-là. Il faut également être en mesure de les aider. Vous n’êtes pas sans savoir qu’en Haïti, il y a un problème de passeport. Si vous avez un voyage à effectuer, qu’il soit urgent ou pas, il pourrait arriver qu’on vous dise qu’il n’y a pas de livret, et personne ne sera en mesure de vous dire quand est-ce qu’il y en aura un. C’est un peu compliqué ! Il nous faut également avoir une diplomatie proactive qui soit non seulement à même d’aider ces ressortissants haïtiens qui vivent aux États-Unis, mais aussi qui soit capable d’inviter leurs enfants, leurs descendants à revenir au bercail. Même si ce n’est pas pour s’y établir, mais au moins pour visiter et investir en Haïti. Maintenant, il y a les entreprises participatives, la diplomatie économique et commerciale, il faut vendre ces outils-là. Il faut que les missions diplomatiques soient de véritables centres de facilitations des investissements.»

Pendant la période de la coupe du monde, vous avez animé une émission spéciale sur Caraïbe intitulée GéoFoot. Est-ce qu’il y a un lien entre la Diplomatie et le football ? Est-ce que l’un peut voler au secours de l’autre ?
«Beaucoup de liens. Vous vous rappelez la date du 18 Août 2004, quand Luis Ignacio Lula Da Silva, Président d’alors, avait fait entrer en Haïti les megastars du football, Ronaldo, Ronaldhino… À l’époque, le Brésil était à la tête de la MINUSTAH. Lula avait compris que le football et la Diplomatie, ça pouvait marcher. Je le dis toujours : le football peut être une arme de séduction massive. Vous imaginez toute la folie, l’euphorie que provoquent des gens comme Leonel Messi, Cristiano Ronaldo, Neymar. Qui d’autres, à part ces gens-là, peuvent motiver des milliers de personnes à s’acheter les drapeaux argentin, brésilien et portugais? Les jeux olympiques aussi, c’est une compétition entre nations. Les États se battent pour savoir qui est le meilleur, et pas uniquement le meilleur sur le terrain. La géopolitique va utiliser le sport pour séduire, pour amuser. Si vous étiez à la place de Jovenel Moïse, vous n’auriez pas aimé qu’il y ait une coupe du monde tous les deux mois ? Comme cela, vous vous assureriez qu’il n’y ait pas de manifestations dans les rues. Jacques Chirac a eu la paix lorsque Zinedine Zidane a donné à la France la coupe du monde en 1998. »