Que faire face à la dollarisation ?

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Georges H. Rouzier / Challenges

La dollarisation de l’économie haïtienne préoccupe le secteur productif et la société civile quant à la dévaluation constante de la gourde face à la monnaie américaine. Comment en est-on arrivé à cette situation et comment le pays peut-il en sortir ?

En 2015, plus de 57 % des dépôts dans les banques commerciales se réalisaient en dollars US, selon le ministère de l’Economie et des Finances. Cette augmentation, au fil des années, avait déjà entraîné un réajustement du taux de réserve obligatoire par la BRH (Banque de la République d’Haïti) à 39 % pour les dépôts en dollars et 37 % pour les dépôts en gourdes. Depuis le 1er avril 2014, cette mesure de la BRH a renforcé le processus de « dollarisation ». Même si selon les économistes William Savary et Eddy Labossière, cette dollarisation est « de fait » ou officieuse puisqu’aucun décret ne l’a consacrée.

Combattre le marché parallèle
Les nouveaux défis sont multiples : sérieux problèmes de trésorerie, augmentation de l’inflation, double déficit commercial et budgétaire, rareté des devises et, conséquemment, dévaluation galopante de la gourde. Les débuts du phénomène de dollarisation datent de septembre 1990 quand la BRH autorisa officiellement les banques commerciales à accepter les dépôts en dollars, sous prétexte de combattre le marché parallèle de la vente du dollar dans les rues et de freiner l’insécurité pour les cambistes et acheteurs de dollars.

Sept ans plus tard, en 1997, la BRH – concernant le taux de réserve obligatoire sur les dépôts – a dû prendre en compte la dollarisation des dépôts bancaires, qui dépassaient les dépôts en gourdes. A tel point que le ministère des Finances a dû autoriser également des prêts sans restriction en dollars.

La gourde dévalorisée
En 2015, les résultats de la dollarisation informelle ont créé de sérieuses disparités : les réserves de devises de 1,2 milliard de dollars se sont réduites à près de 800 millions même si les dépôts bancaires en monnaie américaine en Haïti sont en augmentation constante avoisinant maintenant les 2 milliards de dollars.

Les ONG, les transferts aux particuliers venant de la diaspora, les fonds des ambassades libellés en dollars ou euros, les financements de projets, etc. expliquent la dollarisation agressive face à une gourde en peau de chagrin. Aujourd’hui, les achats de consommation se font souvent en dollars. Certaines entreprises paient en dollars et des factures ne sont plus libellées en gourdes. Le problème devient sérieux puisqu’Haïti ne génère pas de dollars et n’émet que de la monnaie en gourde.

 LES DÉPÔTS en monnaie américaine en Haïti avoisinent maintenant les 2 milliards de dollars.
LES DÉPÔTS en monnaie américaine en Haïti avoisinent maintenant les 2 milliards de dollars. Photographie par Franckenson Lexis / Challenges

Le secteur privé n’a confiance que dans le dollar face à la volatilité de la gourde. Ce qui explique également la faiblesse du volume de crédit dans le système bancaire en direction des PME visant la paysannerie ou les entreprises de la classe moyenne. Or 47 % des ressources captées en dollars US vont aux plus grands secteurs d’investissements. Les programmes « cash for work » se dollarisent de plus en plus, non en cash mais en chèques ou par le biais du téléphone, obligeant les banques à se chercher du cash et augmentant ainsi la pression fiduciaire. Pour répondre aux demandes incessantes de dollars, les autorités monétaires ont dû pomper dans les réserves, tandis que les banques commerciales ont dû importer des dollars, en se faisant transférer 15 millions de dollars de leurs correspondants bancaires étrangers (Banque de Boston, Citybank, Scotiabank, etc.) pour faire face à la demande au cours des derniers mois.

Cinq gourdes pour un dollar en 1911
« Un tel phénomène ne date pas d’hier et rappelle l’expérience du président haïtien Antoine Simon qui, par un arrêté présidentiel le 29 mars 1911 et face à une dévaluation de 400 % de la gourde, prit la décision de garantir la monnaie locale par la dollarisation des échanges à raison de 5 gourdes pour un dollar », rappelle William Savary. Antoine Simon commença les premières opérations avec un prêt dormant de réserves obligatoires de 65 millions de dollars, imposa 15 % de surtaxe en dollar sur les importations et préleva 1 dollar sur chaque 100 livres de café et de figues bananes exportées.

Le président Michel Oreste en fit de même avec la promulgation de sa loi du 26 août 1913 qui ordonna le retrait du papier-monnaie en circulation en gourde et son remplacement par le dollar américain dans toutes les opérations financières, maintenant le taux de 5 gourdes pour un dollar. Ces dispositions ont été maintenues jusqu’au 7 février 1986, jour de la chute de Baby Doc et la libéralisation du marché qui a suivi.

L’équilibre de la bi-monétarisation

En 2016, la bi-monétarisation officielle (gourde/dollar) n’est plus équilibrée. La gourde vit aux taux du marché libre, une décision qui date du mois d’août 1991 et ratifiée par le gouvernement du président Jean-Bertrand Aristide à la Conférence de Paris.

Quel peut être l’avenir ? Pour Alex Maurice, de l’Amicale des économistes, « Haïti devrait étudier davantage des cas de figure tels l’Equateur qui a trouvé une formule acceptée par la Réserve fédérale des Etats-Unis : émettre des dollars US sur le marché équatorien avec l’inscription République de l’Equateur. Une dollarisation par substitution ». À la BRH, cette formule ne semble pas faire partie des priorités.

G.A.