Evans Paul: Pour l’émergence d’une force organisée

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Timothé Jackson/ Challenges
Timothé Jackson/ Challenges

Partisan de la démocratie, Evans Paul est pour un dialogue «réfléchi» et «structuré» entre l’opposition qui peine à offrir mieux à la population et le pouvoir en place qui n’arrive pas à répondre à ses attentes.
Par Georges Allen

Né le 26 novembre 1955, Evans Paul dit K Plim incarne la pondération. Il est la voix qui, avec le temps, a appris à calmer le jeu, éteindre les incendies provoqués par la politique politicienne. Evans Paul est un homme politique d’envergure et d’expériences. En juin 1979, il a participé à la fondation du Club haïtien de Presse. Arrêté le 1er novembre 1989 sous l’accusation de complot contre la sûreté de l’État, il a été maltraité en prison. Élu maire de Port-au-Prince le 16 décembre 1990, Evans Paul a occupé ce poste jusqu’en juin 1995. Son combat pour l’instauration de la démocratie en Haïti a fait écho jusqu’à l’International. C’est en ce sens qu’il a été récompensé le 14 septembre 1992 par l’Institut d’Études politiques de Washington qui lui a attribué le prix «Letelier/Moffit 1992». Pour couronner le tout, Evans Paul a été nommé Premier ministre du 16 janvier 2015 jusqu’au 26 février 2016.


  L’INTERVIEW  


« Actuellement, le pays connaît une crise majeure sans précédent qui, à l’évidence, hypothèque l’avenir… D’après vous, comment en sommes-nous arrivés là ? »

« Pour saisir l’essence même de cette crise profonde, il faut prendre en considération plusieurs facteurs. Mais globalement, il y a la question relative à la mauvaise gouvernance politique génératrice de grande précarité qui se traduit par l’absence d’opportunité dans le pays. On ne produit presque rien. Il n’y a que l’appareil d’État, l’Exécutif, le Parlement et même le Judiciaire, qui représente un certain privilège pour les gens au plus haut niveau. La population se sent totalement délaissée, d’où cette grande dérive sociale responsable des turbulences politiques. De mon expérience, c’est la première fois que j’assiste à une mobilisation populaire aussi constante.On a toujours connu par le passé, notamment après 1986, des moments de troubles politiques. Mais là, il y a des revendications qui reflètent essentiellement les conditions de vie de la population et qui ont été clairement exprimées les 6 et 7 juillet 2018, le 17 octobre 2018, le 18 novembre 2018, et en février 2019. Sur une période de 6 mois, il y a eu trois événements majeurs, ce qui explique que le problème, loin d’être conjoncturel, est profondément structurel. Et c’est là que j’ai dit que la crise que le pays connaît actuellement, de par sa nature, est dangereuse pour la stabilité sociopolitique du pays…»

Le Premier ministre a récemment confirmé qu’entre lui et le président de la République il y a un malaise. Dans le contexte actuel, toute forme d’inimitié entre Jovenel Moïse et Jean Henry Céant n’est-elle pas susceptible d’envenimer la crise ?
«Bien sûr ! Et c’est très grave. C’est la première fois qu’on assiste à une rivalité aussi profonde entre les deux chefs de l’Exécutif. La cohabitation a toujours généré mésentente entre les deux personnalités qui sont censées diriger un seul et même pouvoir. Mais c’est la première fois dans l’histoire que le malaise entre un président de la République et son Premier ministre est étalé sur la place publique. Cela fragilise d’une part le Pouvoir, d’autre part, cela provoque la déception de la population qui se sent abandonnée par ceux-là mêmes qui sont appelés à sécuriser les vies et les biens. Au lieu de s’attaquer en duo aux maux qui rongent la population, les deux hommes laissent malheureusement leurs contentieux prendre le dessus. Et, c’est très mauvais.»

« Les problèmes de cohésion sociale, politique, économique, ou d’articulation des structures de gestion de l’État doivent être résolus à travers un amendement ou par l’élaboration d’une nouvelle Constitution. »


Beaucoup de voix s’élèvent pour réclamer un
dialogue inter-haïtien alors que les deux chefs de l’Exécutif n’arrivent pas à s’entendre. Dans cette ambiance, tout dialogue est hypothéqué…
«Bien sûr ! Au niveau du pouvoir exécutif, il faut qu’il y ait non seulement une conception mais une vision du dialogue. Il faut que l’Exécutif puisse anticiper sur les résultats du dialogue. Il ne faut pas dialoguer pour le simple plaisir de dialoguer. Dialoguer pour arriver à quoi ? Aujourd’hui, le Premier ministre mène des discussions pour arriver à un pacte de gouvernabilité. Pour moi, il y a une différence entre pacte de gouvernabilité, qui est déjà inscrit dans la Constitution, et un programme de gouvernance politique. S’il y a des problèmes de cohésion sociale, politique, économique, s’il y a un problème dans l’articulation des structures de gestion de l’État, il faut les résoudre à travers un amendement ou par l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Pour répondre directement à la question, je dirais que la rivalité entre les deux chefs de l’Exécutif ne fait que compliquer la situation. Ce bras de fer s’explique par le fait qu’ils sont dépassés. J’ai vécu l’expérience de la prison. Très souvent, la faiblesse des prisonniers enfermés dans une cellule, impuissants, les pousse à se chamailler entre eux, ne pouvant pas s’attaquer à leur geôlier. Cette analogie explique bien la situation de Jovenel Moïse et Jean Henry Céant qui sont incapables de répondre aux attentes de la population. Donc, parce qu’ils n’ont d’autres issues, ils se livrent à une rivalité inutile.»

Le dialogue est présenté aujourd’hui comme une véritable panacée. Pour mettre le pays réellement au dialogue, comment s’y prendre ?
« Nous avons deux champs de problèmes. Nous en avons qui sont structurels, et d’autres qui sont conjoncturels. Dialoguer pourquoi et pour faire quoi ? Pour moi, tout dialogue devrait nous amener à la création de meilleures conditions pour la tenue des élections dans le pays, mettre la population en confiance, rendre l’État plus performant, par-dessus tout susciter l’espoir. Avoir un problème n’est rien par rapport à l’absence de perspective, de solution à ce problème. La réalité du pays, malheureusement, c’est que nous sommes confrontés à des difficultés sans avoir l’espoir d’en sortir. Selon moi, les autorités doivent s’arranger pour trouver la formule pouvant créer l’espoir. Quand je parle des autorités, je parle des trois pouvoirs, Exécutif-Législatif-Judiciaire, qui forment l’État. Le reproche que les gens adressent à l’État c’est qu’il n’assume pas ses responsabilités. D’où, la mise en question des pouvoirs de l’État.»

Pensez-vous que la démission du président de la République, Jovenel Moïse, soit vraiment le point de départ d’une solution à la crise ?
«C’est absurde de penser que la démission du président serait un élément de solution à la crise parce que le problème ne concerne pas une personne. Il y a eu une crise de société, un vide qui explique qu’un homme comme Jovenel Moïse, qui n’avait aucune expérience politique ait pu accéder à la Présidence du pays, à travers des élections… Il est arrivé président sans expérience, jeté dans une réalité qui l’a obligé à improviser. Cette improvisation du président de la République s’explique parce qu’il n’y a pas un système fort susceptible de l’encadrer, de le mettre dans un corset comme dans les grands pays où les institutions fonctionnent. C’est un fait qu’en Haïti tout le monde compte sur la personnalité du président. Si celui-ci n’a pas l’expérience, n’a pas le recul nécessaire pour aborder les grandes questions, il va vite se retrouver dans une ambiance d’improvisation. Sous la Présidence de Jovenel Moïse, cette logique d’improvisation se fait terriblement sentir parce que les Haïtiens aujourd’hui sont devenus plus exigeants et, malheureusement, le président de la République n’a pas su s’entourer de gens capables de l’aider à gérer ses responsabilités.»

DATES CLÉS
26 novembre 1955 Naissance en Haïti
1er Novembre 1989 Arrêté et emprisonné
16 décembre 1990 Élu maire de Port-au-Prince
14 Septembre 1992 Prix « Letelier/Moffit 1992 »
Janvier 2015-Fevrier 2016 Premier ministre

Presque à l’unanimité des secteurs de la vie nationale réclament que le mandat présidentiel soit mis sur la table des négociations. Êtes-vous pour ou contre ?
«Dans le contexte actuel, pour bien dialoguer il faut éviter toute forme d’exclusion de personnes ou de sujets. Certains demandent la démission du président de la République, d’autres la réduction de son mandat. Puisqu’il y a une crise et que cette crise est bien réelle, moi je suis pour que Jovenel Moïse accepte de mettre son mandat sur la table. Mettre son mandat sur la table des négociations n’implique pas automatiquement sa perte. Si la réduction ou l’abandon du mandat peuvent amener à résorber la crise, pourquoi pas ! Il faut aussi éviter que la démission du président de la République ne soit simplement une obsession sans qu’il y ait une alternative. Il ne faut pas que ce soit la recherche d’une satisfaction d’ambition de pouvoir de gens qui sont incapables d’attendre les échéances électorales. Mon constat est que, ni l’offre politique du pouvoir, ni celle de l’opposition n’arrivent à répondre aux attentes de la population. Voilà pourquoi je suis partisan d’un dialogue sans condition. L’essentiel, c’est qu’il faut arriver à une entente qui puisse faire fonctionner le pays au bénéfice de la population.»

Pensez-vous que Jovenel Moïse a une chance de finir son quinquennat ?
«Comme l’a dit récemment le colonel Himmler Rébu, le président Jovenel Moïse va rester au pouvoir parce que l’opposition ne constitue pas une force sûre, capable de le renverser. Mais son malheur, c’est de continuer à garder le pouvoir. Ce qui constitue un paradoxe. Moi, je souhaite que Jovenel Moïse soit un pont. Compte tenu du fait qu’il a été élu au suffrage universel, compte tenu du fait qu’on ne peut pas continuer à improviser des changements de gouvernements, qu’il n’y a pas d’autre personne ayant la légitimité pour le remplacer, qu’il n’y a pas une offre politique meilleure que celle que M. Moïse a proposée durant ses deux ans au pouvoir, il faut ouvrir un dialogue au cours duquel les problèmes sociopolitiques majeurs seront abordés. Moi, je pense qu’au cours de la période « Pays Lock », l’opposition était en meilleure position pour négocier des mesures qui renforceraient le prestige de ses membres. Il ne s’agit pas seulement de négocier des postes de ministre ou de Premier ministre, même si la cohabitation entre des forces adverses est souvent politiquement souhaitable. L’opposition aurait dû s’arranger pour influencer des changements dans la conduite des politiques publiques. Si l’opposition pouvait contraindre le pouvoir en place à prendre des mesures à impact positif sur les conditions de vie de la population, son prestige en serait véritablement renforcé. Mais tel n’est pas le constat. L’opposition vient de bénéficier de cette ambiance de « Pays Lock », je dis bien bénéficier, parce que c’était essentiellement l’expression du ras-le-bol de la population, même si l’opposition a été en quelque sorte le fer de lance. Celle-ci n’a malheureusement pas su l’exploiter comme il fallait.»

Dans cette ambiance de grande crise que faire pour remettre Haïti sur les rails du développement aujourd’hui ?
«Il faut l’émergence d’une force organisée… Je ne veux pas l’appeler la troisième voie parce que nous sommes dans une dynamique démocratique et nous pouvons avoir autant de voies que possible. Le plus grand problème du pays c’est l’absence de force structurée, l’absence de force organisée, l’échec des partis politiques. La seule façon de dominer la situation c’est d’avoir la confiance d’une grande majorité d’Haïtiens pour pouvoir remporter les élections. Le secteur économique devrait être partie prenante de cette force. Je terminerai en disant que la solution n’est pas dans la rue… ».