Evans Paul: Du militantisme à la primature

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En janvier 2016, le Premier ministre Evans Paul devrait boucler douze mois au pouvoir. De sa carrière de militant de la cause démocratique à la primature, de nombreuses étapes ont été franchies.
par Adyjeangardy

Evans Paul, né le 26 novembre 1955 au Cap-Haïtien, intègre durant son adolescence un groupe d’intellectuels activistes, opposés à Duvalier. A 17 ans, il fonde un Club de presse qui regroupe de nombreux jeunes autour de la liberté d’expression. Parallèlement, il écrit des pièces de théâtre engagées. Il est finalement emprisonné sous Duvalier pour « subversion ». Dès sa sortie de prison, sa troupe KPK joue Debafre (Démystifier) sensibilisant la population au départ de Baby Doc, obtenu finalement en 1986. La même année, il cofonde le Komite Inite Demokratik (KID) qui deviendra le parti la Konvansyon Inite Democratik. De nouveau arrêté en 1989, il est torturé par les militaires. En 1990, il est élu maire de Portau-Prince avant de recevoir, en 1992, le prix Letelier-Moffitt pour les droits de l’homme de l’Institute for Policy Studies de Washington. En 2001, les locaux du parti KID ainsi que la résidence d’Evans Paul sont saccagés. En 2006, il se porte candidat à la présidence au cours d’élections qui verront René Préval s’imposer. En 2014, il devient membre d’une commission présidentielle de onze personnalités avant d’être nommé Premier ministre le 25 décembre 2014, poste pour lequel il a pris ses fonctions le 16 janvier 2015. Quel est son bilan?

L’INTERVIEW

PremierMinistreEvansPau
Photografies par TIMOTHÉ JACKSON / CHALLENGES

« LA DERNIÈRE BATAILLE DE L’INDÉPENDANCE DOIT ÊTRE GAGNÉE CONTRE LA MISÈRE »

DATES CLÉS

1955 Naissance le 26 novembre
1986 Cofondateur du KID
1990 Elu maire de Port-au-Prince
2006 Candidat à la Présidence
2015 Prend ses fonctions de Premier ministre le 16 janvier


Monsieur le Premier ministre, quelle est votre vision de la situation actuelle du pays, dans cette période post-électorale si mouvementée ?

« Lorsque j’ai pris ma fonction, j’avais en charge la mise en place d’élections libres, transparentes et démocratiques, sans ingérence de la part de qui que ce soit, en dehors de l’arbitre, le Conseil électoral provisoire. Il y a un principe en sciences politiques qui veut que la démocratie se base sur la gestion des paradoxes, des débats d’idées, ce qui la rend conflictuelle. Le devoir d’un Premier ministre dans un pays démocratique est de gérer avant tout les aspects conflictuels, surtout pendant les périodes électorales, en évitant de se laisser entraîner dans la confrontation. Les élections apportent la légitimité à une cause démocratique mais ne peuvent être un prétexte pour imposer sa propre dictature vis-à-vis de ceux qui se trouvent de l’autre côté des barricades érigées. Je crois dans l’alternance démocratique qui exige de l’élégance et de la finesse politique. »

Pensez-vous que les candidats qui refusent les résultats du Cep et qui sont dans les rues manquent d’élé- gance? Sont-ils vos adversaires ?
« (Rires) Pour moi, tout adversaire est un allié. Il n’y a pas de victoire sans adversaire. Il faut se battre sur le ring non contre le vent mais face à un adversaire. On doit rencontrer l’adversaire pour pouvoir gagner mais il faut respecter les règles du jeu. Les candidats qui manifestent pour leurs votes à travers les rues ne peuvent pas, par exemple, avancer leurs revendications dans la violence. Je suis pour la non-violence et le droit à la parole. A titre personnel, je n’ai pas d’adversaires mais des compatriotes qui animent face à moi des débats démocratiques. Je ne me considère pas comme le pouvoir contre les autres, ni comme un chef de l’opposition face aux autres mais comme le Premier ministre de la République pleine et entière, un produit de la nation composée de toutes ses contradictions. Mon devoir est la conciliation et non la confrontation. »

Mais dans une note émanant de la Primature, vous avez qualifié les candidats qui réclament leurs droits au recomptage de leurs procès-verbaux de personnalités violentes ne respectant pas les normes…
« J’ai constaté que certaines des manifestations se déroulent en dehors des normes et que la violence semble vouloir s’insérer dans la machine des contestations. Je lance un appel à l’apaisement. Je ne saurais supporter que des professionnels, des petits marchands, des entrepreneurs, des écoliers, des passants innocents, des syndicalistes ou des policiers soient victimes d’agressions. Je reconnais le droit de manifester pacifiquement mais je ne laisserai pas faire ce qui peut mettre en péril la souveraineté de notre pays. Nous devons refuser toutes formes de violences, rester calmes et je demande aux leaders politiques de faire preuve de responsabilité patriotique pour apprendre à vivre ensemble même lorsque des divergences nous opposent. C’est cela le jeu démocratique ! »

Hier, vous étiez l’un des chefs de l’opposition, aujourd’hui, vous êtes Premier ministre. Quelle est la différence entre ces deux profils ?
« J’ai toujours été contre la violence. C’est un état d’esprit : se battre pour le respect des droits de l’homme et refuser de violer ceux des autres. J’ai d’abord évolué comme homme de théâtre, produisant des sketches avec KPK pour avoir le droit à la parole. Il n’y a pas d’opposition entre le militant démocratique et le Premier ministre que je suis. J’ai toujours conçu le pouvoir comme un espace qui devrait être démocratique autant que l’opposition. »

« JE RECONNAIS LE DROIT DE MANIFESTER PACIFIQUEMENT MAIS JE NE LAISSERAI PAS FAIRE CE QUI PEUT METTRE EN PÉRIL LA SOUVERAINETÉ DE NOTRE PAYS »

Pensez-vous que le gouvernement respecte les règles du jeu lorsqu’il édicte un ensemble de mesures fiscales sans concertation avec les secteurs concernés ?
«Si vous parlez des mesures fiscales qui étaient prévues sur le budget 2015-2016, je vous répondrai qu’elles sont justifiées. Elles sont peut-être inopportunes mais nécessaires pour obtenir notre indépendance financière et ne plus être à la merci de l’assistance externe. Pourtant, de concert avec le chef de l’Etat, j’ai dû les retirer pour montrer notre bonne foi et notre volonté de diriger avec le peuple. J’aurais bien aimé voir manifester la population pour toutes les mesures adoptées en faveur des pensionnaires de l’Etat dont les chèques ont été augmentés de 15 à 30 %, en faveur des policiers qui ont vu leur salaire augmenter ou applaudir la baisse des impôts locatifs et les facilités fiscales qui vont permettre à plus de 500 000 personnes de se procurer un logement décent. Nous sommes dans un contexte particulièrement difficile. Nous avons un déficit budgétaire qu’il nous faut combler, un déficit commercial à éliminer. Nous avons produit un budget à la baisse. Au cours des derniers mois, nous avons fait face à des crises en cascade. Nous les avons résolues les unes après les autres avec perspicacité. Nous sommes un gouvernement de dialogue et de concertation.»

Utilisez-vous également le dialogue pour la reconstruction et laisser à vos successeurs un plan d’affaires rigoureux?
« Bien sûr! C’est notre devoir d’hommes d’Etat! Au-delà des conflits, nous avons toujours été unis depuis la bataille de Vertières, unis pour défendre la patrie, unis derrière notre drapeau et unis pour conserver l’héritage. La dernière bataille de l’indépendance doit être gagnée contre la misère. C’est pour cela que nous devons reconstruire nos villes, reconstruire nos plantations agricoles ou encore reconstruire notre diplomatie. »

Considérez-vous que la diplomatie haïtienne soit en ruine?
«Elle n’est pas en ruine mais vétuste. J’ai déjà réuni des experts pour des recommandations, afin de sortir des urgences diplomatiques pour gérer des programmes planifiés selon un fil conducteur précis cas par cas, région par région. Je veux commencer en tant que chef de gouvernement avec la République dominicaine sur la base du dialogue déjà amorcé en redéfinissant les points de passage et les priorités de nos échanges, tout en surveillant nos frontières contre la contrebande. »

Comment voyez-vous une armée des frontières par exemple?
« Comme une nécessité ! Beaucoup de personnes en Haïti ont été manipulées par une propagande malsaine contre l’armée nationale sans laquelle nous n’aurions jamais conquis notre indépendance. Il faut voir l’armée différemment, ne pas en avoir peur. Le fait d’avoir connu de mauvais présidents ou de médiocres Premiers ministres ne m’autorise pas à dire qu’il ne faut plus de président ou de Premier ministre en Haïti, c’est absurde. Il faut remettre debout l’institution militaire qui a son rôle tout comme la police. Tous nos voisins sont armés pour mieux se défendre et ont résolu ce problème de la peur de l’armée. »

« TOUS NOS VOISINS SONT ARMÉS POUR MIEUX SE DÉFENDRE ET ONT RÉSOLU CE PROBLÈME DE LA PEUR DE L’ARMÉE »

Vous venez de participer au Forum des professionnels haïtiens de la diaspora à Miami, qu’en retenez-vous ?
« Je retiens que, pendant longtemps, on a voulu faire passer la diaspora comme un lieu d’exploitation outrancière au service des caisses de l’Etat. Ce qui n’est pas le cas car il ne s’agit pas d’un fonds destiné annuellement à la gouvernance publique mais d’individualités pour des supports à la famille ou à des proches. Les 2 ou 3 milliards dont on parle ne sont pas gérés par l’Etat quoiqu’ils servent à calmer le marché des changes. Je retiens qu’il faut que la diaspora investisse dans des projets de développement durable, en bénéficiant des avantages fiscaux de l’Etat. Plus nous aurons de fils se réclamant d’Haïti, plus cela aidera à valoriser notre identité. Je suis en faveur de la création d’un Fonds incitatif de développement et d’investissement de la diaspora mais aussi pour la poursuite de la mise en place de nouveaux mécanismes d’intégration. Mais il est faux de dire que la diaspora ne dispose d’aucun droit en Haïti. La législation existe qui permet aux Haïtiens de la diaspora de bénéficier des droits comme tout le monde par exemple au niveau de l’immobilier ou pour investir dans le pays. Haïti est ouvert à tous ses enfants, nous avons les mêmes visions et intérêts. »

Pour conclure, comment voyez-vous votre avenir ?
« Je vois mon avenir de façon sereine avec le sentiment du devoir à accomplir en faveur de mon pays. Je laisserai des feuilles de route à mon successeur sur tous les dossiers que j’ai eu à approfondir. Je resterai sur le terrain pour accompagner le peuple dans sa lutte pour les libertés publiques et démocratiques. N’oubliez surtout pas que je suis le cheval de la bataille du peuple, chwal batay pep la. »