Etzer S. Émile

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Etzer S. ÉMILE est économiste et actuellement directeur du Centre d’entrepreneuriat Et d’innovation (CEI). Il est aussi le coordonnateur du département du Tourisme de l’Université Quisqueya.

Héritages, enjeux et défis économiques
pour 2017

L’administration Privert/Jean Charles laisse derrière elle des héritages, des acquis, des manquements, des chantiers inachevés et des défis. Le gouvernement provisoire peut s’enorgueillir d’avoir pu réduire le déficit budgétaire de 79% pour arriver à seulement 5,9 milliards de gourdes en 2016 notamment grâce au cash management. Ce qui a entraîné un ralentissement important du rythme d’endettement public au niveau interne pour un financement monétaire marginal. L’administration Privert/Jean Charles peut être fière également d’avoir réalisé une croissance de 3% du secteur agricole en 2016 après deux années consécutives de croissance négative. Il est important de rappeler aussi qu’en 2016, le crédit au secteur privé a crû de 10,8% en rythme annuel et les réserves nettes ont augmenté de 18% pour passer de 767 millions de dollars en décembre 2015 à 904 millions de dollars au 30 septembre 2016. Au-delà de ces résultats, il y a eu des défis et des paris non gagnés.

Du côté des défis, la croissance économique ne décolle pas. Elle reste rachitique (1,4% en 2016) pour un pays qui devrait afficher des taux de croissance à deux chiffres, en vue de réduire la pauvreté de manière substantielle. En fait, ce faible niveau de croissance est imputable à une baisse considérable des investissements publics en 2016, justifiée notamment par la réduction drastique de la contribution du PetroCaribe dans le budget national et un ralentissement des investissements privés, causé en grande partie par les incertitudes politiques. Conséquences : Le chômage devient plus effrayant et la pauvreté plus visible que jamais.

D’un autre côté, l’inflation reste toujours proche de 15% pour un coût de la vie plus insupportable que jamais. L’autre grand défi demeure la dépréciation continue de la gourde. Chaque année, la gourde perd entre 15% et 20% de sa valeur, ce qui ne fait qu’appauvrir les millions de familles qui ont des salaires et de l’épargne en gourde. Cette gangrène risque de bousculer la nouvelle administration qui ne pourra pas apporter de réponses à court terme. Ce problème entraîne une accélération du processus de dollarisation en 2016. Aujourd’hui 63,86% des dépôts totaux dans le système bancaire sont en dollars, contre 59,91% un an plus tôt.

L’équation de l’EDH reste non résolue pour le plus faible niveau d’accès énergétique à l’échelle de la région (28%) et des dépenses publiques annuelles de plus de 250 millions de dollars. Comment va-t-on stopper cette hémorragie des finances publiques? Parallèlement, la subvention des prix du carburant à la pompe continue de faire perdre à l’État des millions de gourdes tous les jours pour des recettes fiscales plus faibles. Pour preuve, l’État a collecté seulement 9 millions de gourdes de recettes pétrolières pour le mois festif de février 2017, alors que les prévisions étaient autour de 1 milliard de gourdes de recettes. L’ajustement des prix à la pompe est inévitable dans ce contexte de raréfaction des ressources financières de l’État, mais le Président Moïse doit évaluer les conséquences en termes d’éclatement sociopolitique. On ne peut pas parler de défi sans évoquer le phénomène de l’insécurité alimentaire, qui s’est beaucoup accentué après le passage du cyclone Matthew dans le Grand-Sud. Au-delà des réponses urgentes, les chantiers de reconstruction restent inachevés. Le taux d’insécurité alimentaire se rapproche de 50% dans certaines communes à risque dont Jérémie selon la CNSA. L’autre défi pour le nouveau pouvoir est la mobilisation de ressources pour le financement des projets. Le Petrocaribe étant conjugué au passé, il faut trouver les moyens de relancer les 580 projets suspendus et lancer de nouveaux chantiers pour concrétiser la fameuse combinaison de la terre, du soleil, des gens et des rivières. Arrivera-t-on à remporter le pari pour des recettes domestiques plus élevées ? Serons-nous capables de convaincre à nouveau les bailleurs de respecter les promesses de décaissements et de recommencer à nous prêter de l’argent ? Parviendra-t-on à identifier de nouvelles sources de financement?

Le dernier grand défi et non des moindres : le maintient de cette stabilité politique relative et son renforcement. Les prévisions en termes de nombre d’arrivées de touristes ou du volume d’investissements directs étrangers ou de croissance économique en dépendent. Il faut tout de même cesser les tâtonnements, improvisations et rivalités internes pour se mettre au travail et enfin convertir les défis en opportunités si l’on veut sauver 2017.