Une fois de plus, un gouvernement provisoire a pris en charge les rênes de l’administration pour organiser les élections et assurer un retour à « l’ordre constitutionnel ». Ce moment peut bien être l’occasion pour que la société fasse table rase et pave la voie vers un nouveau mode d’organisation. Et si nous en profitions pour tout remettre en question et réformer totalement le système ?
Par Ralph Thomassaint Joseph

La Commission indépendante d’évaluation et de vérification électorale (CIEVE) a rendu son rapport au président provisoire de la République. Dans ses conclusions, elle recommande de reprendre la présidentielle tout en adoptant les dispositions nécessaires afin de garantir le respect du droit de vote des citoyens et des candidats. L’accord du 5 février ayant porté Jocelerme Privert au pouvoir arrive bientôt à terme ce 14 juin. Il avait pour mandat de boucler le processus électoral en ce qui a trait au deuxième tour du scrutin présidentiel, compléter les législatives et organiser les élections locales dans un délai de 120 jours. Un nouveau Conseil électoral provisoire (CEP) est mis en place et, compte tenu des recommandations de la CIEVE, une révision en profondeur de la machine électorale s’impose pour garantir des joutes fiables. Pourtant, seulement 6 % des 60 millions de dollars alloués aux élections de 2015 sont disponibles pour la poursuite des opérations, a déclaré Serge Simon, le porte-parole du CEP. Compte tenu des modifications à apporter à la machine électorale, la transition sera certainement beaucoup plus longue que prévue.

Déjà, les parlementaires s’agitent, soit pour remettre en question la présidence de Jocelerme Privert, soit pour trouver un consensus autour de la prolongation de son mandat. S’il faut réviser la machine électorale, former les membres des bureaux et centres de votes, mobiliser les ressources pour organiser de nouvelles élections, il faudra assurément beaucoup de temps. Lors de la soumission du rapport par la CIEVE, Jocelerme Privert a déclaré que le pays ne pouvait pas se permettre de sombrer dans l’instabilité et le chaos. Il a aussi ajouté que « le pays ne peut pas se permettre de se réveiller en 2017 sans un président élu ». Entre-temps, beaucoup de questions se posent quant à la faisabilité des élections pour que, d’ici février 2017, un nouveau président élu prenne les rênes du pouvoir. La simple déclaration du président Privert pour l’échéance 2017 ne suffit cependant pas pour le prendre au mot. Rappelons qu’il s’était engagé à réaliser les élections en moins de 120 jours, au terme de l’accord du 5 février qu’il a lui même négocié et paraphé. Organiser des élections cette année pour qu’en février 2017 un président issu d’élections prenne le pouvoir relève d’ores et déjà d’une gageure.

Pour pallier les « votes zombis » que la CIEVE a révélés, il faut voir du côté des cartes d’identification nationale (CIN). La commission recommande « de mettre en place un système de réactivation des CIN à travers le pays ». Dans une correspondance adressée au ministre de la Justice, Camille Edouard Junior, le directeur de l’Office national d’identification (ONI), Wilson Fièvre, a révélé que plus de 40 % des CIN en circulation, ne sont pas entre les mains de leurs véritables propriétaires. Rien que pour mettre de l’ordre dans le système d’identification sur tout le territoire, il faudra du temps. Si la transition doit se faire plus longue, peut-elle se donner pour unique mission d’organiser les élections en vue de la mise en place d’un nouveau président ? Et si nous en profitions pour donner un coup de pied dans la fourmilière et relancer la société sur de nouvelles bases ?

 MIRLANDE MANIGAT, en janvier dernier, voyait une transition comme permettant d’ouvrir « la voie vers un renouveau apuré des miasmes actuels de gabegies et de corruption. »
MIRLANDE MANIGAT, en janvier dernier, voyait une transition comme permettant d’ouvrir « la voie vers un renouveau apuré des miasmes actuels de gabegies et de corruption. »

Une réalité qui interroge
Au mois de janvier, l’ancienne candidate à la présidence et secrétaire générale du parti Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP), Mirlande Hyppolyte Manigat, dans une adresse à la nation, disait qu’il ne fallait pas avoir peur de la transition. Pour elle, la tâche d’un gouvernement de transition serait « de remettre le pays sur les rails de l’Etat de droit, de la compétence et de l’honnêteté, et d’ouvrir la voie vers un renouveau apuré des miasmes actuels de gabegies et de corruption. » Ces trente dernières années, Haïti a connu 17 Conseils électoraux provisoires, 19 Premiers ministres et 16 chefs d’Etat. L’instabilité à tous les niveaux a dominé notre vie de peuple et la pauvreté s’est accrue considérablement. Jamais le désarroi n’a été aussi immense. Haïti est actuellement l’un des pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles. L’insécurité alimentaire touche plus de 3,8 millions d’Haïtiens. La pauvreté a considérablement augmenté ces dernières années avec 70 % de la population vivant avec moins de deux dollars par jour. Depuis le mois d’avril, le taux d’inflation a atteint la barre de 14 % et il faut désormais 63 gourdes pour un dollar américain. « Il est anormal qu’un jeune qui pense à son avenir, dans la situation présente, n’envisage pas de quitter Haïti », fait remarquer Joël, étudiant à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH).

La grève de l’UEH s’est apaisée pour permettre la relance des cours et empêcher que les étudiants perdent l’année académique. Pourtant, les revendications demeurent. Etudiants, professeurs et personnels administratifs exigent de meilleures conditions de travail et une réforme en profondeur du système. C’est la même revendication des médecins et du personnel des hôpitaux publics en grève depuis plus de neuf semaines. Ça et là, on recommande les états généraux sur la santé, l’université, l’éducation, l’agriculture, etc. Continuellement piégés dans la gestion des urgences qui existent définitivement partout, les gouvernements recourent à des palliatifs. Ils ont refusé de poser les problèmes en profondeur en faisant appel à des solutions superficielles.

Permanence de l’inconstitutionnalité
Le 14 mai 2011, Michel Joseph Martelly prit le pouvoir en prêtant serment sur la Constitution de 1987 non amendée. Un peu plus d’un mois plus tard, il publiera la version amendée contre laquelle des voix s’étaient soulevées pour dénoncer sa non-conformité au document voté par l’Assemblée nationale. Il s’ensuivit un imbroglio constitutionnel où, de temps à autre, leaders politiques et hommes du pouvoir évoquent la version de la Constitution qui leur convient, selon les circonstances.

Depuis l’adoption de la Constitution de 1987, les Collectivités territoriales, moteurs essentiels de la décentralisation, n’ont jamais été constituées. Le Conseil électoral permanent, chargé d’organiser les élections à travers le pays, n’a jamais été créé. La justice, gangrenée de corruption, est sous la coupe du pouvoir exécutif. Les droits fondamentaux que garantit la Constitution, comme le droit à l’éducation, à la santé et à la justice, ne sont pas respectés.

Délitement des institutions
Trente ans après le départ de Jean-Claude Duvalier et vingt-neuf ans après l’adoption de la Constitution de 1987, les fondements mêmes de la société sont menacés. En 2015, Haïti figure à la 161e place dans le classement des pays les plus corrompus de Transparency International. Haïti est une plaque tournante de la drogue dans l’hémisphère : 15 % de la drogue acheminée vers les Etats-Unis passe par Haïti selon la DEA (Drug Enforcement Agency). Plusieurs hauts gradés de la Police Nationale d’Haïti ont été appréhendés aux Etats-Unis pour trafic de drogue. Cette institution est classée parmi les polices les plus corrompues du monde. Une crise morale profonde ronge les fondements de la société et les institutions de relais n’arrivent pas à y répondre. La corruption gangrène nos institutions et l’administration publique, moribonde, n’est qu’une vaste sinécure. Le président provisoire Jocelerme Privert a déclaré que seulement 5 % des contrats passés dans le cadre des fonds PetroCaribe répondent aux critères légaux de passation des marchés publics. De jour en jour, des accusations de corruption, de gabegies et de détournement de fonds fusent. La seule planche de salut qui s’offre à la jeunesse aux abois est l’émigration. Haïti connaît déjà l’un des plus importants taux de fuite de cerveaux dans le monde et l’hémorragie ne fait que continuer. L’atmosphère sociale, politique et économique ne laisse en aucun cas présager des lendemains meilleurs.

 CES TRENTE DERNIÈRES ANNÉES, Haïti a connu 19 Premiers ministres et 16 chefs d’Etat.
CES TRENTE DERNIÈRES ANNÉES, Haïti a connu 19 Premiers ministres et 16 chefs d’Etat. Photographies par Timothé Jackson / Challenges

Relancer le dialogue national
Pour vider les contentieux historiques, certaines personnalités ont toujours préconisé le dialogue national. Des Etats généraux de la République seraient l’occasion où tous les secteurs, les forces vives de la République, se réuniraient pour dialoguer et décider du destin de la nation. Ce dialogue national aboutirait à un pacte social où, ensemble, les secteurs de la vie nationale décideraient de l’orientation d’une nouvelle société fondée sur l’idéal de progrès et le respect des valeurs fondamentales. Ceci permettrait d’adopter une Constitution qui fasse le consensus, d’adopter des lois adaptables au progrès recherché et de mettre en place les institutions nécessaires pour appuyer le changement. Pour y arriver, il faut que les différents acteurs politiques décident de la formule à adopter pour organiser cette vraie transition. Sur ce point, Mirlande Manigat est un peu sceptique : « Je n’avais pas proposé de formule de transition l’année dernière. Mais quand je réfléchissais, je pensais à un gouvernement de salut public. Mais la pierre d’achoppement dans ma réflexion, c’était avec qui on formerait ce gouvernement. Je réfléchissais dans une période calme. Mais maintenant, ce qui nous pend au nez actuellement, c’est un effondrement du pays. »

Face à l’incurie des gouvernants, l’incompétence, la corruption qui mine nos institutions, les gabegies et l’instabilité politique, il faut un sursaut patriotique. Face au désarroi qui s’installe dans le pays, il est nécessaire, voire urgent, de dessiner les paramètres d’un futur différent et de paver la voie vers un nouveau système.