Entretien avec Gandy Thomas, Consul général d’Haïti à Miami

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GANDY THOMAS Consul général d’Haïti à Miami
GANDY THOMAS Consul général d’Haïti à Miami

Originaire du Centre d’Haïti, Gandy Thomas entre au ministère des Affaires Étrangères en 1994. Par la suite, il participe activement à la réouverture de l’Ambassade d’Haïti à La Havane, puis sera présent en Colombie, au Vénézuela et au Chili avant d’être nommé consul général à Atlanta. Cet impressionnant diplomate laisse une empreinte à chacune de ses missions. C’est désormais à Miami que le Gouvernement haïtien a décidé de mettre en place Gandy Thomas où il occupe la position de Consul Général d Haïti depuis juin dernier.

Partagez avec nous votre bilan pour l’année 2016.
Je suis arrivé ici en mai 2016, transféré d’Atlanta où j’étais Consul Général. Depuis mon arrivée, je me suis livré à une évaluation célère du personnel et une évaluation physique de l’immeuble abritant le Consulat. Dans un monde aussi menacé par la terreur générée par les fondamentalismes religieux, la sécurité des édifices publics s’avère une priorité. Ce qui fut fait dans un laps de temps en prenant les décisions qui s’imposaient.
Quant à notre mission de servir les ressortissants haïtiens à Miami et ses environs, je peux me féliciter d’avoir changé quelque chose dans le bon sens. L’espace de réception de la clientèle laissait à désirer. Je suis fier de dire que nos compatriotes se plaignent moins de l’accueil reçu et estiment que le changement qualitatif est dans l’air du temps.

Le projet d’appels téléphoniques-robot pour informer les compatriotes sur le suivi des demandes ou requêtes soumises est sur le point de se concrétiser, de même que des numéros de téléphone pour s’enquérir des procédures à suivre pour l’obtention d’un passeport, d’un mandat, d’un mariage etc. Mes visites et échanges quasi-permanents avec les leaders communautaires allaient me permettre de lancer un projet d’appui à l’alphabétisation des compatriotes dans plusieurs zones de la Floride. Nous avons pensé qu’en ce siècle de la technologie, l’analphabétisme est un fléau qu’il convient de combattre à tout prix.
J’ai également lancé un projet dénommé « Akompanye » dont l’objectif premier est d’encadrer les ressortissants haïtiens dans leurs interactions quotidiennes avec les institutions financières américaines. Les Haïtiens, sans pouvoir s’exprimer et défendre leur cause, sont souvent victimes d’erreurs qui n’ont d’autre effet que de dessécher leurs avoirs.
En outre, le «Freedom Program» qui se fonde sur les visites systématiques dans les prisons où sont incarcérés des compatriotes est en cours d’exécution. Imaginez que 46% de la population carcérale à la prison de Lakeworth sont des Américains d’origine haïtienne. Nous devons penser à leur réinsertion dans la vie sociale normale après avoir purgé leur peine.

Pensez-vous avoir atteint tous les objectifs fixés ?
Je dois vous dire que nous avons suivi les différentes étapes du Plan Directeur. Je projette par ailleurs un séminaire sous la rubrique «Femme et société». Nous sommes conscients des crises au foyer, de la violence domestique dont sont victimes les femmes haïtiennes, des problèmes épineux posés par le drame des familles disloquées…Aux États-Unis, avec la prédominance des lois et l’application stricto sensu des valeurs de l’État de droit démocratique, ces situations finissent généralement par des arrestations, jugements, des peines de prison et, au bout du compte, les déportations qui posent vraiment un problème de sécurité publique en Haïti depuis les années 1990.
Je compte également lancer des séminaires sur les questions migratoires, ou même pour enseigner aux ressortissants haïtiens comment bâtir un Plan d’affaires. Cette dernière activité est cruciale parce qu’elle aura pour but de consolider l’autonomie financière des femmes impliquées dans les affaires. Elles apprendront comment présenter un projet pour obtenir des prêts bancaires et se lancer dans les affaires lucratives en Floride et même en Haïti. Intitulé
« Knowledge to lead », ces colloques sur le leadership ont eu un impact certain à Atlanta et je reste persuadé que l’impact ne sera pas différent ici à Miami.

Quels sont vos principaux projets pour 2017 en faveur de la communauté haïtienne de Miami?
En dehors des activités précédemment énumérées, je projette pour l’année 2017 une «Tournée Pastorale» avec les leaders ecclésiastiques et ceux impliqués dans les affaires. Ne perdons pas de vue que le Ministère des Affaires Étrangères est aussi le Ministère des Cultes. Ces leaders religieux ont sans aucun doute des propositions concrètes à soumettre aux autorités à la capitale. Avec le Centre de Facilitation des Investissements (C.F.I.) et le ministère de tutelle, nous envisageons une retraite en Haïti avec ces leaders communautaires de Floride pour traiter toutes les thématiques liées à la présence de la Diaspora du Sud de la Floride dans le paysage sociopolitique haïtien.
La Floride est, comme les États insulaires de la Caraïbe, dans l’œil de tous les cyclones, ouragans, tornades, dépressions atmosphériques etc. La Floride a développé une expertise dans la gestion et dans la maîtrise des risques et désastres. Des échanges fructueux avec ces leaders communautaires peuvent conduire à des séances de formation en Haïti sur la prévention des catastrophes naturelles.
Notre projet pour l’année qui vient inclut aussi un Forum des Jeunes pour les familiariser avec les moindres détails de la culture haïtienne. Nous sommes à la 2e génération d’Américains d’origine haïtienne qui n’a absolument aucun lien avec la patrie de leurs parents. Il est impératif que ces jeunes sachent quelque chose sur leurs origines. C’est une démarche identitaire cruciale. Nous avons également un projet de santé avec plusieurs missions en Haïti. Il s’agit de missions dûment coordonnées avec pour acteur principal le Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP). Je suis déjà en pourparlers avec les responsables de la HANA (Haitian-American Nursing Association) pour étudier les moyens de concrétiser des projets de ce type avec la capitale haïtienne. Notre projet économique «Think Haïti» est déjà en cours d’exécution. L’une des premières étapes du projet est de contacter les grandes entreprises dont le Quartier Général est en Floride en vue de les orienter vers Haïti, un pays déjà engagé dans la logique de l’investissement direct étranger (IDE) comme seule porte de sortie sur le monde moderne.

En mai 2016, la commission municipale de Miami-Dade reconnaissait officiellement Little Haïti comme un quartier à part entière. Avez-vous contribué aux efforts déployés ?
J’étais encore à Atlanta quand la Commission municipale du Comté de Dade a pris la décision. Il y avait beaucoup d’émotion dans l’air. La fierté de marquer la présence haïtienne à Miami emplissait tous les cœurs.
Mais il y avait aussi un motif de préoccupation : le retard de Little Haïti par rapport aux autres pôles de développement. Miami Design District est à moins de 5 km de Little Haïti. On y retrouve toutes les grandes griffes du monde moderne, de Louis Vuitton à Prada en passant par Gucci et Cartier. Donc, pour nous, il s’agira de mobiliser les ressources pour donner une autre image à Little Haïti. En outre, le Consulat se propose de décerner des plaques Honneur et Mérite à une quinzaine de pionniers de Little Haïti. Dans le cadre de mes démarches de rapprochement avec le monde des affaires et les autorités constituées de l’État de Floride, j’ai eu l’opportunité de dîner avec le Gouverneur Rick Scott qui semble avoir bien saisi la problématique haïtienne et se promet de rester saisi de la situation en Haïti pour voir à quel niveau Tallahassee peut contribuer. Le sénateur et ex-candidat républicain à la présidence, Marco Rubio, paraît être intéressé à la situation haïtienne après notre rencontre. Je continue et multiplie les contacts formels avec tous les secteurs de la Floride.

Que comptez-vous faire pour contribuer à une meilleure organisation de la diaspora haïtienne de Miami?
46% de la diaspora haïtienne aux États-Unis sont concentrés en Floride. Une meilleure organisation de la diaspora haïtienne de Miami interpelle d’abord une démarche vers l’unification des forces en vue d’atteindre un objectif bien compris. Notre adage, l’union fait la force, ne pouvait être plus vrai dans ce contexte.
Un ancien maire de North Miami m’a fait part de statistiques effarantes : la communauté haïtienne dépense en moyenne près de 12 millions de dollars par an pour des questions juridiques liées aux problèmes migratoires et autres difficultés. Sachant qu’un Haïtien ne possède qu’un dollar pour six heures d’horloge et après quoi ce dollar va filer dans une autre communauté.
Une meilleure organisation de la diaspora aurait la vertu de permettre une plus grande circulation des ressources financières à l’intérieur de la communauté haïtienne.
Il y aussi la question de cette seconde génération d’Haïtiens-Américains. Nous allons sous peu aborder une troisième génération de jeunes leaders haïtiens sans attache avec le pays. Les leaders ont intérêt à les mobiliser autour d’un objectif commun : l’intégration du milieu sociopolitique américain. Actuellement, il y a un total de dix élus d’origine haïtienne dans toute la Floride.
Voilà des exemples à multiplier. Les leaders communautaires doivent prendre très au sérieux ce travail d’intégration. Ce concept de culture civique renvoie exactement à ces valeurs d’inculcation de la citoyenneté en vue de la participation cognitive et effective des individus empreints de ces principes dans la Res Publica. Pourquoi ne pas avoir comme ambition d’aller au Congrès et de former un lobby haïtien défendant les causes du pays?

Propos exclusifs recuellis par Cossy Roosevelt/ Challenges