Enersa : l’énergie solaire haïtienne

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L’ENTREPRISE HAÏTIENNE achève l’installation de l’énergie solaire dans la prison civile de Cabaret. Photographies par Franckenson Lexis / Challenges

Depuis 2007, Enersa fabrique des lampes, des lampadaires et des panneaux solaires en Haïti. Cette entreprise, qui mise sur la production, a pris naissance suite à la rencontre de deux jeunes Haïtiens au Canada. Ils envoient un signal que les autorités publiques ont jusqu’ici du mal à capter.

Jean Ronel Noël et Alex Georges se vantent d’être parmi les pionniers mondiaux de l’utilisation des ampoules LED. Depuis leur création, ils ont vu immédiatement le potentiel du produit par rapport aux besoins d’Haïti. Ces deux Haïtiens, qui se sont rencontrés au Canada, veulent participer au développement du pays en créant une entreprise qui a choisi la production plutôt que l’importation.

Le projet Enersa a débuté en 2005 sous une galerie où les deux partenaires expérimentaient des prototypes de lampes et de panneaux solaires capables de répondre aux besoins du marché local. Ils ont d’abord développé des lampes de 1 watt pour aller vers des systèmes de 30 à 40 watts. En 2007, l’entreprise a pris naissance avec les fonds propres des deux jeunes hommes et les contributions d’amis et de parents. Ils ont contracté leur premier prêt à Fonkoze et, grâce aux projets réussis, ils ont acquis une certaine renommée qui leur a permis d’aborder d’autres institutions de microcrédit. « Au niveau des banques c’était impossible d’emprunter parce qu’ils exigent un dépôt à terme, explique Jean Ronel Noël. Nous avons fait appel à des investisseurs privés mais ils ne croyaient pas en nos idées. En Haïti, il existe une mentalité de commerce or, nous à Enersa, nous avons une philosophie de production. »

Positionner Haïti sur le marché mondial
L’ambition d’Enersa ne se limite pas à produire, vendre et installer des produits solaires. L’entreprise veut transformer les problèmes d’Haïti en opportunités en créant le maximum d’emplois à partir de la fabrication de produits solaires. L’idée de départ était d’utiliser le marché local où le solaire n’était pas en compétition avec d’autres sources d’énergie, comme tremplin pour se lancer sur le marché mondial. Un moyen pour qu’Haïti se positionne sur l’échiquier mondial à la fois comme producteur et exportateur de produits solaires. Avec l’appui de l’association Haïti Futur, Enersa faisait certifier ses panneaux en Europe afin de pouvoir les exporter. Mais le basculement du marché mondial, avec la production de panneaux par la Chine, rend le secteur trop compétitif pour qu’Enersa puisse s’adapter.

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Ces dernières années, la production de l’entreprise a considérablement chuté. « L’initiative de départ n’a jamais eu de réception au niveau de l’Etat. Haïti peut pourtant passer du stade de consommateur à celui de producteur », estime Alex Georges. Ces cinq dernières années ont été particulièrement pénibles pour l’entreprise qui a vu des contrats de marchés publics aller à des entreprises fictives. « Les compagnies qui travaillent depuis longtemps ont été écartées au profit de compagnies de proches du pouvoir sans considération sur la qualité du produit et le prix, déplore Jean Ronel. Alors que nous vendons à l’Etat une vision de production, celui-ci supporte des commerçants. »

Une PME en bonne santé
De quelques milliers de dollars à l’origine, Enersa est aujourd’hui une PME avec un chiffre d’affaires de plus d’un million de dollars employant une trentaine de personnes. Depuis sa création, l’entreprise a procédé à de nombreuses installations de systèmes solaires domestiques et de lampadaires solaires à travers le pays. En collaboration avec le SERF, ils ont installé 170 kW de panneaux solaires pour électrifier les communes de Port-à-Piment, Roche-à-Bateau et Côteaux dans le département du Sud. Suite à une joint-venture avec la firme Geninov, Enersa a également installé 100 kW de solaire et 500 kW/h de batteries au Ciné Triomphe pour alimenter le Champ-de-Mars. Actuellement, l’entreprise installe l’énergie solaire dans la prison civile de Cabaret qui est en phase de finition.

 LES DEUX FONDATEURS D’ENERSA, Jean Ronel Noël et Alex Georges.
LES DEUX FONDATEURS D’ENERSA et Alex Georges.

« Notre principal facteur de blocage c’est qu’il n’y a pas un Etat visionnaire en Haïti », souligne Alex Georges. Depuis sa création, Enersa est ignorée des autorités publiques. Pourtant, son expertise a été employée au Sénégal, en Afrique, où elle procède à la formation de jeunes Africains. Pour les deux entrepreneurs, ce n’est pas encore une histoire à succès puisque les objectifs de départ sont loin d’être atteints. Et ils estiment que, aussi longtemps que le blackout régnera en Haïti, Enersa aura toujours sa place au soleil.

Ralph Thomassaint Joseph