Énergie : Un énorme potentiel énergétique

127
Photo: Marie Arago

Les premières réunions de la Commission présidentielle de pilotage de la réforme du secteur de l’énergie ont débuté le 3 novembre en vue de renégocier les contrats entre l’EDH et les fournisseurs privés haïtiens d’énergie électrique. Que faut-il attendre de cette commission mise en place à la fin du mandat présidentiel ?
Par Tania Oscar

L’argument porte : les membres de la toute nouvelle Commission présidentielle de pilotage de la réforme du secteur de l’énergie estiment que les fournisseurs privés haïtiens (Haytrac, Sogener et E-Power), qui sont censés fournir de l’électricité à l’EDH, bénéficient de contrats qu’il faut réévaluer. Le président de la commission en question, Michel Présumé, explique que le chef de l’Etat ne veut pas, à la fin de son mandat, laisser un héritage aussi lourd et qu’il faut agir vite. Mais le problème serait ailleurs, selon des membres du secteur privé qui ont requis l’anonymat : un accord a été signé avec des firmes dominicaines pour qu’elles fournissent de l’électricité à Haïti et cette convention tarde à être mise en application.

L’ex-secrétaire d’Etat à la Planification Michel Présumé, qui a été aux commandes de la Commission de modernisation des entreprises publiques et à la base de la privatisation de la Minoterie d’Haïti, monte à nouveau au créneau. Le black-out intermittent qui frappe Haïti dont 25 % du territoire sont couverts en termes d’énergie électrique, justifierait la nouvelle décision. De son côté, le directeur de la Commission de l’Energie de la République dominicaine, Enrique Ramirez, qui a signé avec le gouvernement haïtien le 30 janvier 2013 un accord pour vendre de l’énergie à Haïti, souhaiterait l’application de l’accord d’interconnexion avant le départ des actuels dirigeants.

Encourager la concurrence

l’institut Worldwatch estimait en 2014 à 66 % de la production totale d’électricité les pertes dues à l’inefficacité et à la saturation du réseau d’EDH. Marie Arago
l’institut Worldwatch
estimait en 2014 à 66 % de la production totale d’électricité les pertes dues à l’inefficacité et à la saturation du réseau d’EDH.
Marie Arago

En 2013, la République dominicaine disposait d’une capacité de production d’environ 3 000 MW contre environ 350 MW en Haïti dont près d’un tiers provenant du secteur privé local. La solution facile a donc été de se tourner vers les Dominicains qui se montrent aujourd’hui impatients.

L’ancien ministre de l’Energie d’Haïti, René Jean Jumeau affirmait alors avoir signé dans le but d’encourager « la compétition en vue de permettre d’améliorer le prix de l’électricité ». Le gouvernement Martelly envisageait avec ce contrat d’obtenir des Dominicains près de 20 % de notre consommation électrique. Restait à finaliser la construction d’une ligne à haute tension traversant la frontière…

« Le secteur privé haïtien en 2015 est prêt à renégocier les contrats qui le lient à l’Etat haïtien mais en accord avec les prochains élus et non avec un pouvoir qui se trouve en fin de mandat, affirme Robert Fils Aimé, de l’Association haïtienne des Ingénieurs et Urbanistes. C’est illogique de vouloir confier à des firmes dominicaines notre sécurité énergétique à des prix inacceptables alors que le prétexte est l’absence de moyens. »

Attendre un nouveau parlement ?
Turneb Delpé, ex-candidat au Sénat et membre de l’opposition, qui n’appuie pas les options envisagées, estime qu’il ne faut pas mettre les charrues avant les bœufs : « Les négociations avec les fournisseurs d’électricité doivent se faire avec la participation du prochain Parlement. Ils doivent tout renégocier dans la légalité ! Se précipiter ne peut déboucher que sur du vide ! » Pour le moment, l’Etat paye au nom de l’EDH près de 10 millions de dollars par mois aux fournisseurs privés haïtiens alors que l’EDH ne perçoit que 5 millions par mois auprès de ses clients. « Au moment où on veut réviser les contrats, le projet dominicain d’interconnexion semble prendre de l’ampleur en dépit de relations sociales tendues entre les deux pays », souligne Durand Durandisse du Conseil national des ingénieurs et architectes haïtiens.

Michel Présumé se défend : « La commission a pour mission de réévaluer les contrats et non de les éliminer, ni d’ouvrir la porte à une quelconque action déloyale. Ce que nous recherchons c’est un plan d’opérations qui permette à l’EDH de devenir autosuffisant et à ces firmes haïtiennes d’être plus productives ».


T. Mora Liautaud / Challenges
T. Mora Liautaud / Challenges

Energies renouvelables : un potentiel énorme

Différentes technologies renouvelables peuvent aider Haïti à devenir autonome en matière de production d’électricité et réduire considérablement le déficit budgétaire de ce secteur. D’après la Feuille de route pour un système énergétique durable en Haïti* – un document finalisé en novembre 2014 par l’Institut Worldwatch pour le compte du MPTC, « Un peu plus de six kilomètres carrés de turbines éoliennes au Lac Azuéi seraient en mesure de produire autant d’électricité en un an que le pays entier en a générée en 2011. Morne–à–Cabrit serait en mesure d’accomplir le même exploit avec seulement 7,5 kilomètres carrés de turbines éoliennes. » A raison de 20 turbines par kilomètre carré, un champ de 900 éoliennes dans la région du Lac Azuéi pourrait même fournir l’ensemble de l’électricité dont Haïti aura besoin en 2030, toujours selon le même document.

Idem pour le potentiel solaire du pays qui est énorme. « L’éclairement horizontal global (EHG) varie de 5 à 7 kWh/m2/jour dans la majeure partie du pays et se rapproche de 8 dans certaines régions », indique l’étude Worldwatch qui rappelle que la ville américaine de Phoenix, en Arizona, célèbre pour son potentiel solaire, présente une moyenne de 5,7 kWh/m2/jour. Là encore, 6 km2 de panneaux solaires suffiraient pour produire l’équivalent de l’ensemble de la production d’électricité de 2011 !

En 2014, Haïti disposait de 62 MW de capacité hydroélectrique installée. « Cependant, la capacité d’exploitation installée dans le pays est de seulement 40 MW, en raison de l’accumulation de sédiments dans les réservoirs et de l’efficacité décroissante des turbines », tempère l’Institut Worldwatch qui estime qu’Haïti dispose de 102 MW de potentiel hydroélectrique supplémentaire.

« Le secteur d’électricité d’Haïti représente 10 milliards de gourdes annuelles de dépenses, soit l’essentiel du déficit budgétaire qui est de 11 milliards de gourdes », selon le ministre des Finances Wilson Laleau. Les importations de pétrole d’Haïti sont consommées à 85 % par une production d’électricité qui ne couvre pas plus de 25 % de la population. « Il y a peu d’endroits sur Terre où les avantages d’un système d’électricité alimenté par des sources renouvelables locales soient aussi évidents qu’en Haïti », martèle Alexander Ochs, directeur Climat et Energie de l’Institut Worldwatch. 

* Le document est téléchargeable en français et en anglais à cette adresse : www.worldwatch.org/bookstore/publication/haiti-roadmap


Photo par : Marie Arago
Photo par : Marie Arago

Trois options pour EDH


En 2016, le prochain gouvernement sera appelé
à appliquer la loi du 26 septembre 1996 qui concerne les entreprises publiques y compris l’EDH. Cette loi prévoit pour l’EDH la possibilité d’un contrat de gestion, la concession temporaire ou la capitalisation. Dans le cas de la première option, l’Etat haïtien restera propriétaire de l’EDH mais confiera à un investisseur, pour une période donnée, la gestion de l’institution. En cas de concession, l’Etat se retirera pendant une période de dix ans avant de revenir à la tête des opérations. Enfin s’il s’agit de capitalisation, l’Etat restera actionnaire à 50 %. Dans tous les cas de figure, l’Etat continuera de jouer un rôle de premier plan dans la production de l’électricité.


L’avenir est-il dans la bagasse ?


La bagasse de canne est le résidu restant après que le jus en soit extrait. Dans son étude publiée fin 2014, l’Institut Worldwatch écrivait ceci : « Haïti produit déjà environ 1 MW d’électricité à partir de bagasse, mais jusqu’à 120 000 tonnes de la matière reste inutilisée chaque année. C’est dans cette optique qu’Haïti a le potentiel pour installer 10 à 14 MW additionnels de cogénération de bagasse produisant entre 44 et 61 GWh d’électricité par an, soit l’équivalent de 5 à 6,9 % de la production totale d’électricité du pays en 2011. » Le document souligne toutefois le caractère saisonnier de la production ; un tel carburant n’étant en effet disponible qu’environ six mois par an. Une part de la bagasse pourrait ainsi être comprimée et stockée afin de permettre un fonctionnement à l’année d’une centrale électrique l’utilisant comme combustible. Parmi les énergies issues de la biomasse, l’Institut Worldwatch évoque également le jatropha, « une plante oléagineuse qui peut pousser dans des climats arides avec des sols pauvres » et qui « pourrait remplacer une grande partie de la demande insoutenable de charbon en Haïti » ainsi que les racines de vétiver.