Élections : Les nouveaux maires de la république

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TIMOTHÉ JACKSON / CHALLENGES

Haïti connaît certains de ses nouveaux maires. En attendant la publication des résultats définitifs des 140 nouveaux maires de la République, plusieurs d’entre eux sont déjà élus à une large majorité. Ils commencent par établir l’état des lieux des mairies et définissent en même temps les nouveaux plans de bataille des collectivités territoriales.
Par Martial Seide

La première constatation au sujet des dernières élections municipales est que le parti du président Michel Martelly, le PHTK, a raflé une trentaine de mairies à travers le pays après avoir aligné une soixantaine de candidats. Il n’y a pas eu de contestations des résultats préliminaires affichés. « Les contestations pour les postes municipaux se sont manifestées dans les rues, notamment à Cité Soleil, et non de manière régulière au CEP », souligne-t-on au Centre de tabulation. Au ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, le ministre Ardouin Zephirin se dit satisfait de l’arrivée des nouveaux maires, tout en annonçant que des plans d’appui aux municipalités sont déjà prêts afin de permettre aux diverses communautés de pouvoir bénéficier des programmes de leurs élus. Il reconnaît que l’état de nombreuses mairies laisse à désirer aussi bien en termes administratifs que qu’au niveau bâti et estime que l’autonomie des municipalités doit être prise en compte dès l’investiture des nouveaux maires.

L’Etat haïtien envisage de continuer à apporter son assistance de manière permanente à tous les niveaux afin d’assurer une bonne coordination auprès des collectivités territoriales. L’état des lieux n’est pas reluisant. A la sortie des maires intérimaires, les caisses sont loin d’être remplies avec des redevances fiscales collectées surtout dans la capitale et non en région.

 


L’AVIS DE Harry Bretous

Bretou.
Ex-candidat à la présidence

« Beaucoup de nouveaux maires ne connaissent pas leurs véritables attributions »

« Les mairies ont un rôle capital à jouer pour le décollage des régions et des sections communales. La loi du 29 mars 1996 fait des sections communales des membres des collectivités territoriales. Elles ont besoin de marcher de pair avec les parlementaires pour obtenir désormais leurs compétences opérationnelles. Pour la collecte et la gestion des ordures, par exemple, c’est aux municipalités que revient ce rôle et non à un service d’un ministère. Les taxes de province doivent être collectées par les mairies de concert avec la DGI mais pas par la DGI seule. Il faut revenir aux normes pour éviter de pénaliser les communes et de les laisser sans ressources. Les municipalités représentent le chaînon le plus important au niveau administratif et régional quant à la gestion du territoire. Les maires, surtout quand ils sont intérimaires, s’accordent à jouer le rôle de violons de l’Exécutif sans assurer leur autonomie. Beaucoup de nouveaux maires ne connaissent pas leurs véritables attributions. Des fonds doivent être envisagés pour de multiples formations, car les collectivités territoriales doivent savoir qu’elles sont des personnes morales de droit public distinctes de l’État au regard de la Constitution. Et à ce titre elles bénéficient d’une parfaite autonomie juridique et patrimoniale. Sur cette base, les maires se doivent d’avoir leurs propres ressources, une autonomie financière et administrative sans être aux mains d’aucun groupe d’intérêt. »


Du pain sur la planche  pour les nouveaux élus

 

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A PORT-AU-PRINCE, Joseph Pierre Richard Duplan (PHTK) est arrivé en tête avec 14,06 % des voix et seulement 339 voix d’avance sur le candidat du parti LAPEH.

Les moyens de fonctionnement, les budgets des municipalités et les équipements qui manquent, notamment au niveau des véhicules, restent des priorités pour les nouveaux élus qui arrivent à un moment où il faudra penser également à un budget national rectificatif. Ardouin Zephirin souligne que la gestion des mairies dépendra de la participation des communautés elles-mêmes, de leurs besoins, de leurs attentes et des urgences en matière de développement régional : « Il faut renforcer les collectivités territoriales et les municipalités qui viennent de choisir leurs élus parce que c’est à partir de là que les dynamiques de décentralisation et de développement intégré vont pouvoir vraiment se déclencher. » Dans le cadre de l’état des lieux, il faut reconnaître que la planification régionale et urbaine apparaît comme la plus grande urgence, selon plusieurs élus dont le nouveau maire des Gonaïves, Neil Latortue du parti Artibonite en Action, arrivé en tête avec 30,06 %. De nouveaux combats se préparent et le premier d’entre eux est de poursuivre le dialogue avec le ministère de l’Intérieur et d’empêcher que les mairies ne deviennent des antichambres de celui-ci : « La Constitution a déjà défini nos attributions et responsabilités, notre combat sera d’empêcher que le ministère de l’Intérieur nous considère comme ses succursales », prévient Josué Alusma, du parti FUSION, le nouveau maire de Port-de-Paix élu avec 22,94 % des suffrages. Jean-Gabriel Fortuné (du parti LIDE), le nouveau maire des Cayes, est du même avis : « Nous allons nous battre pour que le ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales ne s’approprie pas les pouvoirs des élus municipaux et laisse les collectivités territoriales vides de contenus. Nous avons besoin de mener une politique de décentralisation et de développement régional. » Cet ancien député et sénateur se positionne déjà comme l’un des leaders de la prochaine assemblée municipale grâce à son fort score obtenu le 25 octobre (42,34 %).

CiteSoleil.THJAC

LES MAIRIES (ici celle de Cité-Soleil) rencontrent souvent des difficultés au niveau de leurs moyens.

Des résultats parfois très serrés

A Port-au-Prince, Joseph Pierre Richard Duplan, du parti du président Michel Martelly (PHTK), a remporté la mairie avec 14,06 % des voix. Une victoire assez faible puisqu’obtenue avec 10 308 voix sur plus de 500 000 électeurs inscrits et avec seulement 339 voix d’avance sur Ralph Youri Chevry du parti LAPEH (9 969 voix et 13,60 % des suffrages). Au Cap-Haïtien, Jean Claude Mondesir (du parti Bouclier) est arrivé en tête avec 16,62 % tandis qu’à Fort Liberté, Louis Jacques Etienne (Conscience patriotique) a engrangé 25,47 % des suffrages. Le nouveau maire de Hinche, Jonel Jean-Baptiste (Contrat Peuple) a remporté les élections avec un score de 26,40 %. A Cité Soleil, si Jean Hislain Frédéric (Rendez-vous) se positionne à la première place, il ne le doit qu’à très peu de voix. En effet, il n’a récolté que 7,59 % des suffrages (2 502 voix) avec seulement 102 voix d’avance sur Jean Ronald Fils Gaspard (Renmen Ayiti), crédité de 7,28 %. Les résultats sont très serrés également à Pétion-Ville puisque Dominique Saint Roc (UNDH), arrivé en tête avec 14,56 % et 6 089 voix, ne devance Kettelyne Polinice (PHTK) que de 80 voix. Même schéma à Miragoâne, où Yves Metellus (Fanmi Favalas) ne l’emporte que de 177 bulletins (1 947 voix pour 13,73 %) face à Stony Franklin du PHTK (1 770 voix pour 12,48 %). A Delmas, Wilson Jeudy (Rendez-vous) retrouve son poste pour un troisième mandat consécutif après une belle campagne qui lui a apporté 21,16 % des voix. A Jérémie, Claude Harry Milord (du parti Troisième Voie) s’est imposé avec 18,11 % des suffrages. A Jacmel, l’élu arrivé en première position, Marky Kessa (16,07 %), appartient au parti Kid du Premier ministre et ne devance Amil Roland Zenny (PHTK) que de 34 voix. Tous ces élus se préparent pour leur prochaine investiture. En attendant, ils annoncent qu’ils élaborent leurs dossiers. Leurs objectifs : faire respecter la loi concernant l’autonomie administrative et financière de chaque mairie tel que prévu par l’article 61 de la Constitution, sans écarter l’obligation d’obtenir des monopoles légaux de services publics citant l’article 218 et 250 de la même Constitution. « Pour nous, il est clair qu’une nouvelle bataille pour la démocratie vient de commencer ! », affirme Jean-Gabriel Fortuné, le nouveau maire des Cayes.


Qu’est-ce qu’une collectivité territoriale ?

En Haïti, la Constitution de 1987 est la première à utiliser le concept des Collectivités territoriales subdivisées en sections communales, communes et départements. Les collectivités territoriales bénéficient de la personnalité morale, disposent de monopoles légaux qui ne peuvent être cédés à un individu en particulier sauf pour la section communale. Elles jouissent d’une grande autonomie et ont des pouvoirs d’intervention dans les domaines économiques et financiers. La municipalité en tant que représentant de la commune a pour devoir de partager le pouvoir d’action sans interférer dans les pouvoirs décisionnels de l’Exécutif, du Législatif et du Judiciaire. Son rôle est d’aider l’Etat à maintenir l’équilibre fiscal et à obtenir un développement économique intégré, au service de la communauté et dans le contexte de la décentralisation.