Éducation

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WOODENS SEJOUR / FOTOKONBIT

QUELLES LANGUES POUR LA RÉOUVERTURE DES CLASSES ?

La réouverture des classes aura lieu le 7 septembre. Les questionnements relatifs à l’enseignement proprement dit, au moment de la généralisation du cursus, se posent en 2015 sur l’urgence d’une nouvelle réforme par rapport aux résultats obtenus depuis l’implémentation de la réforme de l’École fondamentale, il y a déjà près de 40 ans.
Par Roosevelt Bellevue

Les écoliers et étudiants haïtiens se préparent à retourner en classe en septembre 2015 pour continuer à suivre le moule d’une école fondamentale qui, depuis 1977, s’installe au coeur de l’unique République francophone des Grandes Antilles. Avides de savoir, ils présentent des lacunes graves au niveau des langues d’enseignement utilisées (le créole d’abord et le français comme langue seconde) au point que l’illettrisme semble s’étendre tandis que l’analphabétisme recule. Quelles approches par rapport aux langues d’enseignement faut-il approfondir en 2015 ? Quel est le fond du débat, en termes d’apprentissage scolaire, de savoir et d’ouvertures vers le développement humain ? A quoi sert l’École fondamentale et comment la réformer ? Le courant idéologique qui domine l’éducation haïtienne depuis quarante ans et qui a détrôné la réforme Dartigue (1945) en Haïti n’est autre que l’École fondamentale, datant de Baby Doc, plus connue sous le nom de réforme Bernard, du nom du ministre de l’Éducation de l’époque. Quand l’idée lui en vint de faire passer le français comme langue seconde, tous les boucliers se levèrent mais Duvalier imposa cette réforme sous prétexte que l’accès au créole comme langue première ferait baisser le taux de l’analphabétisme.

Stratégies des grandes puissances.

La France, forte de son expérience en Afrique de l’Ouest en matière d’apprentissage scolaire en langues locales, n’hésita pas à offrir son assistance technique en finançant la création de l’IPN (Institut pédagogique national) et du Centre de linguistique appliquée. Cela lui permettait de repousser la forte influence américaine qui accueillait l’idée de

GEORGES H. ROUZIER
GEORGES H. ROUZIER

repousser le français en seconde zone comme une initiative louable, de nature à imposer la technique d’écriture Connell-Laubac au créole et de faciliter une domination anglaise dans l’apprentissage même de cette langue, en Haïti, le plus grand pays créolophone au monde par sa superficie et sa population. Le lexique francophone changea d’un seul coup (Voilà devenait Vwala et tous les C se transformèrent en K). Haïti entrait dans le cas typique d’un bilinguisme métissé.

Le multilinguisme adapté au monde moderne

On s’attendait à une révolution. Mais, en 2015, 80 % des jeunes Haïtiens qui ont fréquenté une école parlent un français « marron » et ne peuvent mener un débat soutenu avec des arguments rigoureux en créole ou en français. Pire, ils ne savent plus écrire correctement, sauf baragouiner en créole quelques textos sur leurs téléphones cellulaires. « Les curricula de l’école fondamentale et les premiers manuels ont été mis à jour dix ans après le lancement. On parla en 1988 de la « généralisation » de la réforme fondamentale. En 2015, on revient encore à la même question de « généralisation » avec pour enjeu, le créole, perçu au centre de la réforme comme « Langue objet et outil d’enseignement ». Selon le professeur Robert Célestin, du Collège St-Antoine, « l’école fondamentale ne signifie l’auto-centrisme nulle part ailleurs. Elle est une rénovation sur cette base et établit une jonction entre l’enseignement et l’environnement politique, social, culturel, économique futur de chaque citoyen. Ce qui n’est pas le cas en Haïti. » De son côté, Marie Alice Lubin établit un autre constat : « Contrairement à d’autres pays tels la Belgique, la France, la Côte d’Ivoire, la Hollande, les Antilles néerlandaises, etc., où l’École fondamentale priorise depuis vingt ans le multilinguisme, Haïti s’est renfermée sur elle-même, alors que dans le cadre géostratégique, sa population se doit de parler au moins quatre langues (le créole, le français, l’espagnol et l’anglais) afin de gérer ses relations avec les États voisins de plus en plus agressifs. » Pour elle, Il s’agit d’une question de « survie ».

Les niveaux de l’École fondamentale

L’École fondamentale prend neuf ans, avec un cycle de quatre ans, un second de deux ans et un troisième de trois ans. Ensuite l’écolier entre dans un secondaire qui dure trois ans, sanctionné par un seul examen du Bac. L’éducation formelle en Haïti s’organise sur quatre paliers : l’éducation préscolaire, l’enseignement fondamental, l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur. Le système éducatif haïtien comprend aussi le non formel qui se charge de l’alphabétisation avec une aide active de Cuba. L’éducation fondamentale

CONNAITRE le français, l’anglais est une priorité pour la jeunesse
CONNAITRE le français, l’anglais est une priorité pour la jeunesse

haïtienne est devenue un sujet d’études dans sept universités qui enseignent le créole aux Américains : Floride, Kansas, Indiana, Rhode Island, Massachusetts, Utah et Illinois. Le problème de l’École fondamentale est qu’il n’est pas lié à un projet de société précis : 70 % des enseignants ont besoin d’une formation permanente et 30 % d’entre eux devraient tout simplement retourner à l’école. Si l’État contrôlait l’éducation à 90 % dans les années cinquante, aujourd’hui son rôle se résume à moins de 8 % en termes de bâtis et d’écoles publiques. Pire encore, les écoles au rabais se sont multipliées et l’État a décidé de les financer à travers le programme PSUGO au lieu de les fermer. Les nouveaux manuels ne forment plus comme avant des patriotes attachés à leur pays. L’école est devenue sans contenu. À l’occasion de la réouverture prochaine des classes, il ne faut plus rêver mais penser sérieusement à reconstruire l’école, en regardant non pas dans le vide mais vers le futur comme le disent si bien Robert Berrouët-Oriol, Darline Cothière, Robert Fournier et Hugues St-Fort dans leur magnifique ouvrage L’Aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions.