Edine Célestin

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Franckenson Lexis
Franckenson Lexis

Edine Célestin est une photojournaliste et militante des Droits humains qui a collaboré avec Challenges magazine, Le Nouvelliste et des médias étrangers comme Le Monde, Médiapart, et New York Magazine. Son travail a déjà été présenté aux festivals Visa pour l’image (France) et Selebrasyon Haïti (New York). Elle a cofondé le
collectif haïtien de photographes, K2D.

Il est souvent coutume de tenir les parents pour responsables de ce que l’on appelle l’« effritement des valeurs » en Haïti. S’il est vrai que ces derniers ont un rôle à jouer, il reste évident que cet « effritement des valeurs » traduit la faillite ou l’éclatement de toutes les institutions de la société. Si les causes de cet « éclatement institutionnel » sont nombreuses, je ne m’attarderai cependant que sur deux d’entre elles : l’expansion de la corruption et la dégradation des conditions matérielles d’existence de la population haïtienne. Les conditions matérielles d’existence de la population se dégradent à un point tel que l’instinct de survie l’emporte sur l’attachement aux valeurs. Les parents passent plus de temps à chercher le pain quotidien qu’à faire l’éducation de leurs enfants qui, eux aussi, se retrouvent dès leur plus jeune âge contraints de générer des revenus par n’importe quel moyen. Le plus souvent en se prostituant ou en se livrant à des pratiques condamnables par la société. Ainsi fâcheusement, le mineur devient très tôt le pourvoyeur de la famille et n’obéit qu’à ses propres règles. Leurs vies sont généralement marquées de violences en tous genres : insécurité, exclusion, angoisse et viol.

« les conditions d’existence de la population sont telles que l’instinct de survie l’emporte sur l’attachement aux valeurs. »

Et la dignité fait place à la résignation. De l’autre côté, il y a le problème de la corruption qui s’est accrue dans la société haïtienne. Les institutions se soucient davantage de l’argent que des gens ; l’école n’a plus le souci d’éduquer ni de former des citoyens, et devient essentiellement un outil commercial. Les médias se battent pour pouvoir augmenter leur écoute afin d’avoir plus de publicités, mais se préoccupent très peu de la mauvaise qualité de leur programmation et des réels besoins de leur auditoire. En effet, ils offrent des contenus avariés, « fast-food », le buzz et le scandale font place à l’information versifiée et équilibrée. L’église qui autrefois jouait le rôle de gardienne des valeurs morales et religieuses se trouve être aujourd’hui, pour la grande majorité, le repère d’arnaqueurs à la recherche de gens désespérés à qui ils vendent espoirs et miracles au prix fort. Donc, il est clairement question d’accumulation de richesses et non de nourritures et de bénédictions spirituelles. Il est courant de voir des gens de moralité douteuse occuper les fonctions les plus importantes dans l’administration publique. La médiocrité, la corruption, l’immoralité et la fourberie sont de plus en plus valorisées par notre société. À cela s’ajoutent les avancées technologiques et la globalisation, des progrès technologiques, qui loin de nous permettre de combattre la corruption, sont utilisées pour renforcer et moderniser les vieilles pratiques de détournements de fonds, d’escroqueries, de destruction des valeurs. À plus forte raison, les jeunes sont aujourd’hui en mal de repères. Une véritable remise en question de notre société et des différentes institutions (publiques et privées) s’avère nécessaire pour pallier cette crise de valeurs que connaît Haïti depuis plusieurs décennies déjà. Il faut s’attaquer de manière effective aux sources de corruption, aux corrupteurs et corrompus, sinon le pays va continuer à sombrer dans la pauvreté, la misère et le sous-développement. L’être humain n’a que faire de valeurs et de principes s’il meurt de faim, ou si après nombre sacrifices celui qui sera couronné n’est pas celui qui aura agi dans les règles de l’art.