Eddy Labossière: Pour une transition économique

356
Timothe Jackson/ Challenges
Timothe Jackson/ Challenges

« Le marché financier haïtien est à repenser, la mission de la Banque centrale doit être redéfinie… ».  L’économiste  Eddy Labossière met les pieds dans le plat, appelant ainsi à une grande révolution dans le système économique, en vue de favoriser la  croissance et le développement d’Haïti.
Par Georges Allen

Né le 3 mai 1954, Eddy Labossière est docteur en sciences économiques. « Crédibilité et efficacité de la politique monétaire de la Banque Centrale », telle fut la thèse de son doctorat présentée en 2005 à Cuny University (États-Unis) et l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG). Il est le président de l’Association Haïtienne des Économistes (AHE), une structure mise en place depuis 1980 qui traite des grands problèmes économiques en Haïti et dans le reste du monde. L’économiste Eddy Labossière traîne derrière lui une longue carrière d’enseignant à l’Université. Depuis 1985, déjà plus de 30 ans, il forme des esprits. De 1977 à 1987, il a été responsable à la direction contrôle et évaluation du Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE).  Eddy Labossière n’est pas un politique ni un politicien, mais depuis plusieurs années déjà ses consultations ont été bénéfiques tant à l’exécutif qu’au corps législatif. Des firmes et organisations internationales, comme l’USAID par exemple, profitent des conseils  avisés du Consultant.

 


 L’INTERVIEW 

 

L’obligation de libeller en gourde les transactions financières, c’est l’une des dernières mesures prises par l’administration Moïse-Lafontant. Selon vous quel impact peut-elle avoir sur l’économie ?
« Rares sont les pays où il y a une double circulation de monnaie. Les pays avec lesquels Haïti effectue des échanges commerciaux, ceux qui importent ou exportent vers Haïti n’ont qu’une monnaie nationale. En République Dominicaine ou à la Jamaïque, le dollar ne circule pas comme c’est le cas chez nous. Dans une économie, la double circulation monétaire constitue toujours un problème. Dans un pays où cohabitent la monnaie nationale et une autre devise, la première à toujours tendance à se déprécier par rapport à la seconde. C’est le cas aujourd’hui en Haïti. Et, la dépréciation de la gourde entraîne nécessairement la baisse du pouvoir d’achat de la population, des riches ainsi que des pauvres. Le drame qu’il y a avec la double circulation de monnaie, c’est que les pauvres aussi bien que les gens à faible revenu sont fortement pénalisés, vu leur incapacité de s’acheter des dollars… Théoriquement, on peut ajouter que lorsque l’économie d’un pays fait face à la double circulation de monnaie, la monnaie locale devient la mauvaise puisque les gens n’épargnent qu’en devise.  Cette récente mesure gouvernementale, moi personnellement je l’attendais depuis 25 ans. Il est grand temps d’en finir avec les attaques spéculatives que subit la gourde.  L’État aurait dû prendre cette mesure dans un contexte de mise en place d’un autre modèle économique qui serait axé sur la substitution des importations. En d’autres termes, cette mesure serait beaucoup plus intéressante si elle était incluse dans un programme global de développement avec pour but l’augmentation de la production nationale, ce qui réduirait considérablement les importations qui font que souvent on demande du dollar… »

Est-ce qu’on doit craindre pour le taux de croissance ?
« Depuis trente ans, il n’y a jamais eu de croissance dans ce pays. Quand il y a croissance, le niveau et la qualité de vie des gens s’améliorent automatiquement. La croissance améliore également les conditions de vie des pauvres également. Par exemple, l’ancien président du Brésil, Lula Da Silva, qui est en prison actuellement, a permis à 45 millions de  Brésiliens de passer de la pauvreté à la classe moyenne. Il ne s’agit là que de croissance ! Il suffit de regarder l’arithmétique de la croissance. Quand il y a croissance, il y a moins de misère. Son autre vertu consiste à créer de l’emploi. Mais en Haïti, plutôt que de créer des emplois, malheureusement l’économie les tue. 

Donc, que faire aujourd’hui pour atteindre une croissance à deux chiffres ?
« Seule une véritable révolution pourra sauver ce pays. Ce n’est pas moi qui vais m’en charger, mais je peux toujours apporter des éléments pour sa matérialisation. C’est le génie du peuple haïtien qui doit provoquer cette révolution. Le pays ne va nulle part. Il faut que les Haïtiens s’asseyent autour d’une table pour consentir à changer ce modèle économique créateur de misère et de pauvreté. Vous parlez de croissance, et même si c’est rare, le seul secteur qui connaît une certaine croissance dans ce pays, c’est le tertiaire, secteur de l’oligarchie. Toutes les rares fois que l’on enregistre une croissance dans le secteur tertiaire, le secteur agricole chute. Même le secteur secondaire n’avance pas. C’est le secteur tertiaire avec les banques, les hôtels de luxe, le transport et les  fournisseurs qui vendent l’électricité à l’État haïtien qui connaissent une croissance. La grande population, c’est le secteur agricole. C’est à ce niveau-là que la croissance doit se faire sentir. Même quand il y a une croissance de 1, 2 ou 3 %, c’est dans le secteur tertiaire qu’on le constate. La révolution est un bien grand mot qui charrie un sens historique fort. Je dirais qu’il est grand temps qu’Haïti entre dans la transition économique. Cette transition consistera en l’établissement d’un autre modèle de développement économique. La première chose qu’on devra remettre en question, c’est le marché financier haïtien. Il faut repenser le système bancaire, la banque centrale est à refaire totalement…

 

« C’est le génie du peuple Haïtien qui doit provoquer une véritable révolution pour enfin changer ce modèle économique créateur de misère et de pauvreté.»


Quand vous parlez de transition économique, 
vous voulez dire quoi exactement ?
« La transition économique implique des réformes en profondeur. C’est une grande révolution qui mènera à la transition fiscale, à la transition budgétaire, à la transition du marché financier haïtien, et à la redéfinition de la mission de la Banque de la République d’Haïti (BRH). Aujourd’hui la Banque centrale et le FMI s’entendent pour combattre l’inflation par la monnaie, or l’inflation vient de l’extérieur et non de la demande intérieure. Il faut donc donner une autre mission à la Banque centrale. Cette transition économique dont je parle est valable pour tous les pays en panne de croissance. Plutôt que de se servir de la monnaie comme outil de combat contre l’inflation, il faut s’en servir pour créer le développement. La BRH doit jouer un rôle prépondérant dans le développement en aidant à capitaliser le fonds d’investissement. Aussi longtemps que l’on ne disposera pas d’une structure qui octroie des prêts aux gens qui ont un projet valable, indépendamment de leur classe sociale, le pays ne connaîtra pas de développement. Aujourd’hui, la République Dominicaine a une longueur d’avance sur Haïti rien que par la création de la ‘’Banco popular’’ qui constitue un fonds d’investissement. Je connais des Haïtiens qui ont vu leur demande de prêt refusée par des banques en Haïti et qui l’obtiennent du Banco popular en territoire voisin. C’est une aberration qu’à l’achat le dollar soit de 64,50 gourdes alors qu’à la vente il s’élève 66,50 gourdes, soit 2 gourdes de plus. Le budget de la République n’amène pas la croissance. C’est une idée reçue qui ne marche pas et qu’il faut dépasser ! Dans un pays capitaliste ou à pénétration capitaliste, ce sont les gens du secteur privé qui, en investissant, favorisent l’emploi et la croissance. Aujourd’hui, l’administration Moïse-Lafontant avec sa caravane peut relativement aider les populations, mais n’apportera pas la croissance dont le pays a besoin. 

Pour réduire la grande misère en Haïti, n’est-il pas impératif que le gouvernement canalise les dépenses vers le social et les infrastructures ?

« Le potentiel fiscal haïtien est de 300 milliards de gourdes alors que la Direction Générale des Impôts (DGI) et la Douane représentent seulement 93 milliards de gourdes. Ceci montre clairement que le gouvernement n’est pas capable d’attaquer frontalement la contrebande qui fait perdre au pays plusieurs millions de gourdes par an. L’inefficacité du gouvernement l’empêche de combattre la fraude fiscale, l’invasion fiscale, le dumping fiscal… C’est triste de constater que l’État ne peut même pas prouver sa force en matière de collecte de recettes fiscales. Donc, pour essayer de répondre à votre question, je dirais que si l’État veut collecter plus d’argent pour favoriser le développement, il lui faut faire la réforme fiscale en vue de combattre la contrebande. Les gens ne paient pas de taxes dans ce pays et c’est malheureux ! De plus, des organisations non-gouvernementales bénéficient d’exonération alors qu’elles ne le devraient pas. L’État aurait pu faire un effort pour engranger davantage de recettes, mais hélas ! Il est vrai que ce gouvernement a fait un effort pour rationaliser les dépenses de l’État, mais ça ne suffit pas… 

DATES CLÉS
3 mai 1954 Naissance en Haïti
1977-1987 Responsable à la Direction contrôle et évaluation du MPCE
1985 à date Professeur à l’université
2005 Présentation de la thèse de son doctorat en sciences économiques


Vous pensez qu’une lutte sérieuse contre la contreb
ande peut aider à augmenter la croissance ?
« Bien sûr ! Mais, il n’y a pas que ça. Il faut changer la politique budgétaire. Il faut une bonne politique fiscale qui consiste à combattre la contrebande, la fraude fiscale, l’invasion fiscale… Et pour revenir sur le plan budgétaire, il faut que les dépenses à effectuer dans le budget national soient rationnelles.  Je qualifie de mauvaises dépenses celles qui consistent à l’achat de voiture de luxe au profit des ministres ou des parlementaires. Je qualifie de mauvaises dépenses celles consenties pour des voyages inutiles… La réforme budgétaire doit nous conduire à l’élaboration et l’application d’un budget citoyen. J’entends par là, un budget qui incite les citoyens à s’acquitter de leurs redevances envers la DGI parce que ce sont eux les bénéficiaires de services. Dans ce type de budget, tout est clairement établi dans les lignes budgétaires. C’est pourquoi, je conclus en disant qu’il nous faut absolument une réforme fiscale et une réforme budgétaire dans le pays. C’est ainsi que l’État pourra constituer un ‘’bouclier fiscal’’ qui lui permettra de collecter des recettes et lutter contre la contrebande efficace…’’