Du religieux au marketing de masse

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Photo par Darwin Doleyres

Au fil des ans, les décors traditionnels des tap-tap – qui font partie intégrante de l’identité culturelle d’Haïti – font place aux stars américaines et même aux publicités qui commencent à profiter de l’exposition de ces véhicules uniques.

LEBRON JAMES, OBAMA, BEYONCE, RIHANNA, DRAKE, RONALDINHO…  Les stars et les sportifs remplacent graduellement les images pieuses que l’on pouvait admirer sur les tap-tap en circulation dans le pays. Depuis l’apparition du premier tap-tap (Manman Mari en référence à la Vierge Marie) en Haïti en 1941, l’art de décorer les tap-tap a beaucoup évolué. Récemment, l’ambassade américaine lançait un appel d’offres pour recruter des propriétaires de tap-tap pour faire la promotion de ses comptes Twitter et Facebook. Les temps ont changé !

Plusieurs anecdotes ou légendes urbaines ont vite fait de donner un caractère unique aux écritures et illustrations qui ornent les fameux tap-tap circulant en Haïti. L’une d’elles raconte l’histoire d’un homme qui avait écrit en grand sur son véhicule « L’esprit du Diable ». Un Tonton Macoute ayant vu l’inscription a intercepté le chauffeur et lui a ordonné de retirer cette mention dès le lendemain. Une non-coopération de sa part aurait été à ses risques et périls… Le lendemain, on pouvait voir le même tap-tap avec la mention « Le même esprit ». Comme dit le dicton : « Entre deux diables, il faut choisir le diable que l’on connaît. » Cette anecdote rappelle que les écritures ou illustrations sur les tap-tap sont souvent utilisées pour faire passer des messages, raconter le quotidien ou simplement afficher l’état d’esprit des propriétaires.

Photo par Darwin Doleyres
Photo par Darwin Doleyres

L’aspect religieux ne peut pas passer inaperçu. La plupart des tap-tap arborent des messages à caractère religieux : « Dieu est amour », « Le sang de Jésus », « L’éternel est mon berger », etc. Les versets de la Bible se succèdent avec le souci de rappeler aux passagers et aux automobilistes qui les suivent que la parole de Dieu est la réponse aux tribulations quotidiennes.

Bien que la présence des références religieuses soit toujours visible, on ne peut ignorer le fait que, graduellement, des images de divertissement, voire à caractère pornographique, gagnent du terrain. L’américanisation de la société haïtienne est-elle responsable de cette tendance à la disparition des ornements qui nous rappellent nos héros de l’indépendance ou nos saints au profit des stars américaines ? Ce constat est doublement inquiétant car non seulement il exprime une dégradation de la culture haïtienne, mais il pose aussi le problème de la transmission d’un savoir unique des artisans.

Photo par Frankkenson Lexis
Photo par Frankkenson Lexis

L’Association professionnelle des artisans tap-tap et autobus haïtiens (APATAH) et son fondateur Ancener Petit-Bois sont particulièrement au fait de cette évolution. Annuellement, l’association organise des concours pour récompenser les plus beaux décors de tap-tap. Pour elle, il est très important de faire la promotion de la culture haïtienne et de conserver l’héritage et la vision des artisans. C’est une priorité mais il est difficile d’imposer aux propriétaires de tap-tap les images qu’ils peuvent afficher. Et l’aspect commercial va sûrement jouer en leur défaveur ! Si des entreprises décident d’offrir des compensations financières aux propriétaires, il peut être difficilement envisageable que ces derniers refusent compte tenu de la fragilité de leurs revenus.

CHAQUE ANNÉE, l’Apatah récompense les plus beaux décors. Photo par Tatiana Mora Liautaud / Challenges
CHAQUE ANNÉE, l’Apatah récompense les plus beaux décors. Photo par Tatiana Mora Liautaud / Challenges

Les tap-tap sont uniques et représentent un atout distinctif pour Haïti. Il serait dommage de voir ces symboles forts et leur vocation disparaître au profit de la publicité ou du marketing de masse. Mais comment peut-on arrêter cette tendance ?

Carla Beauvais