La difficile équation du crédit en Haïti

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Georges H. Rouzier / Challenges

Ces dernières années, le nombre d’institutions de crédit a considérablement augmenté en Haïti. La plupart des crédits s’orientent vers le secteur commercial qui a pour corollaire de supporter l’importation au détriment des secteurs productifs, notamment l’agriculture. L’offre de crédit est loin de répondre aux besoins profonds de l’économie.
Par Ralph Thomassaint Joseph

Haïti est actuellement le seul Pays Moins Avancé (PMA) de la région avec un revenu national brut par habitant de 820 dollars. L’aide humanitaire a suffisamment démontré ses limites pour stimuler la croissance. Du coup, l’accès au crédit s’avère crucial pour les entrepreneurs pour faire avancer leurs projets. Le crédit peut dynamiser la production et favoriser la création d’emplois pour un développement durable. Pour l’instant, le gros des emplois se trouve dans le secteur informel qui concentre la majeure partie des Petites et moyennes entreprises (PME). Selon une étude de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) en 2010, l’Etat pourvoyait la moitié des emplois du secteur formel qui ne représente que 5,3 % des emplois de l’économie. Malgré leur importance, les PME ont pourtant un accès fort limité au crédit bancaire en raison de leur situation d’informalité. En général, le crédit vers ce secteur est considéré comme trop risqué dans un pays qui fait face à un problème sérieux d’état civil et d’insécurité foncière. L’aspect prohibitif des prêts est loin de profiter aux plus pauvres.

Il existe neuf banques commerciales en Haïti dont seulement trois ont des opérations d’importance en dehors de la capitale. Le milieu rural abrite pourtant 60 % de la population et l’agriculture occupe, malgré tout, une part importante dans l’économie nationale, soit 20, 5 % du PIB. En 2013, 24 % du crédit bancaire s’orientait vers le commerce de détail, 15 % vers la manufacture contre 0 % pour l’agriculture. L’accès au crédit est très limité en raison de multiples contraintes qui ne découlent pas nécessairement de la mauvaise foi des institutions de crédit. Non seulement cet accès est réservé à un nombre très limité de personnes mais, en plus, il existe une instabilité sur les taux qui varient en fonction de l’institution.

Un dynamisme timide
Ces trente dernières années, beaucoup d’efforts ont été entrepris pour dynamiser le crédit à travers la création d’institutions de crédit. Les chiffres démontrent que, au niveau des caisses d’épargne et de crédit (CEC), les portefeuilles de crédit, le volume de dépôt ainsi que le nombre de membres ont considérablement augmenté. Entre 2010 et 2014, le nombre d’emprunteurs dans le secteur de la microfinance a plus que doublé selon le rapport Hifive de l’Usaid.

Très souvent, les banques commerciales sont pointées du doigt comme responsables de la mauvaise répartition du crédit. D’aucuns estiment que la distribution du crédit creuse davantage les inégalités puisqu’elle profite aux possédants. Les garanties exigées par ces banques sont loin de correspondre aux dispositions des potentiels emprunteurs pauvres. « Il suffit de constater les taux d’intérêt sur les dépôts et sur les crédits pour comprendre à quel point les banques ne veulent pas faire affaire », souligne ainsi un cadre du ministère des Finances.

En 2014, le crédit du secteur bancaire en pourcentage des dépôts représentait 44,22 %. La Sogebank compte de loin le plus grand nombre d’emprunteurs, soit 67 675 clients au 31 décembre 2015, pour un portefeuille de crédit de plus de 20 milliards de gourdes. Le portefeuille de crédit de la BNC, troisième banque d’Haïti, est passé de 165 millions de gourdes en 2001 à 11,2 milliards de gourdes en 2014. Cette même année, la banque a débloqué environ 4 milliards de gourdes de crédit. En fait, de par leur nature, les banques commerciales sont limitées dans leurs prises de risques car l’argent qu’elles prêtent est celui des déposants.

La microfinance pour pallier les réticences des banques
Les micro-entrepreneurs représentent 70 % de la force de travail en Haïti. Un recensement de 2010 établit qu’il existait 200 institutions de microfinance (IMF), 175 caisses d’épargne et de crédit (CEC) et quatre filiales de banques commerciales dans la microfinance. Les IMF interviennent pour faciliter l’accès au crédit aux populations pauvres, incapables de contracter des prêts auprès des banques commerciales en raison des garanties et des taux d’intérêt rigides. Ils ont l’avantage de s’installer en milieu rural, fortement touché par la pauvreté, car 66 % des succursales de banques commerciales se trouvent en région métropolitaine de Port-au-Prince et les autres dans les grandes villes de province. Toutefois, il existe 220 coopératives dont 90 % se trouvent en milieu rural.

Le FDI pour l’industrialisation
Le Fonds de développement industriel (FDI) est une émanation de la Banque de la République d’Haïti (BRH) créée en 1981 pour accompagner tout investisseur disposant d’un projet de production capable de créer des emplois. Il accompagne les PME incapables de répondre aux exigences des banques commerciales. Ces entreprises doivent travailler dans le secteur productif pour créer de la valeur ajoutée, mettre en valeur les ressources naturelles et générer des devises dans l’économie du pays.

Le FDI est un agent fiduciaire du gouvernement impliqué dans la mise en œuvre de certaines politiques publiques. « Nous ne finançons que des projets d’investissements, souligne Serge Merger, directeur général du FDI. Nous avons une vocation de développement basée sur des critères macroéconomiques. » Le FDI travaille parfois avec les banques commerciales pour financer certains projets. Il accorde aussi des prêts en vrac aux institutions de microcrédit. « Ces prêts sont assortis de conditions. Une banque qui travaille avec nous à partir d’un crédit ne peut pas financer le commerce, ni la consommation », précise Serge Merger.

Le FDI favorise les PME ayant un potentiel de création d’emplois et de valeur ajoutée opérant dans des secteurs non préjudiciables à l’environnement. Il dispose d’un fonds de 140 millions de dollars, dont 70 millions de ses fonds propres et le reste des fonds de l’Etat. Le seuil plafond de crédit à partir de ses fonds propres est de 750 000 dollars américains. Le FDI est ainsi actionnaire dans le restaurant La Réserve, les hôtels Royal Oasis à Port-au-Prince et Village d’Ennery dans l’Artibonite, l’entreprise agricole Agritrans ou encore Port Lafito entre autres.

 70 % DE LA FORCE DE TRAVAIL en Haïti est constituée par les micro-entrepreneurs.
70 % DE LA FORCE DE TRAVAIL en Haïti est constituée par les micro-entrepreneurs. Photographie par Franckenson Lexis / Challenges

Fonkoze, la plus grande institution de microfinance
Avec 62 000 clients de crédit et 200 000 clients d’épargne, Fonkoze est aujourd’hui la plus grande institution de microfinance qui fournit ses services avec un portefeuille de crédit de 700 millions de gourdes. Elle se définit comme une famille d’organisations qui travaillent pour fournir des services financiers et non financiers afin d’aider les Haïtiens, particulièrement les femmes, à sortir de la pauvreté. La branche financière de Fonkoze – Sèvis Finansye Fonkoze – s’occupe notamment de l’épargne et des prêts des clients.

« Nous ne finançons que des prêts commerciaux pour le moment », déclare Anacaona Adamson, cadre de l’institution. « Nous envisageons actuellement d’investir dans d’autres secteurs », renchérit de son côté James Farquharson, chef de planification stratégique.

 LA BRANCHE FINANCIÈRE DE FONKOZE compte 62 000 clients de crédit dont un très grand nombre dans des zones sans autre institution financière. Photographie par Franckenson Lexis / Challenges
LA BRANCHE FINANCIÈRE DE FONKOZE compte 62 000 clients de crédit dont un très grand nombre dans des zones sans autre institution financière. Photographie par Franckenson Lexis / Challenges

Le prêt moyen de Fonkoze s’élève à 200 USD sur six mois avec un plan de petit crédit qui commence par un prêt de 2 000 gourdes remboursable sur deux mois. Leur taux d’intérêt dégressif de 4,78 % par mois est le plus bas de toutes les institutions de microfinance. Fonkoze propose ses services à un grand nombre de personnes en situation de pauvreté ou d’extrême pauvreté. Créée en 1994, ce n’est qu’en 2015 que l’institution a pu enregistrer un profit au niveau opérationnel. « 98 % de nos clients remboursent leur prêt en entier, souligne Anacaona Adamson. En dépit du fait que nous avons le taux d’intérêt le plus bas, nos clients souhaitent qu’il soit davantage réduit. Pour ce faire, il nous faut augmenter le nombre de clients pour bénéficier d’une économie de masse. »

Avec un staff de 754 employés, 60 % des branches de l’institution travaillent dans des zones où il n’existe aucune institution financière. L’année dernière, la performance de Fonkoze a été honorée par la Banque interaméricaine de Développement (BID) lorsqu’elle a reçu le prix Kubtschek Juscelino.

Un secteur à réguler
La situation du crédit est un problème complexe qui ne relève pas de la mauvaise foi des banques. C’est le problème de la structuration de l’économie fait remarquer l’économiste Fréderic Gérald Chéry. La désuétude des lois, l’insécurité foncière, l’abandon des secteurs clés de la part de l’Etat n’encouragent point les institutions de finance à s’engager dans des prêts trop risqués. Certains ne peuvent avoir accès au crédit à cause du problème d’identification. L’Etat a un grand rôle à jouer pour faciliter le crédit. Il faut un cadre légal adéquat et un système judiciaire efficace pour garantir le crédit. Certains spécialistes du crédit suggèrent d’augmenter l’offre du crédit à travers des banques d’affaires et des banques de développement plus aptes à prendre de plus grands risques.