Développement: Les principaux obstacles au développement d’Haïti

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Les spécialistes locaux et internationaux sont unanimes à reconnaître que la mauvaise gouvernance, la corruption, l’instabilité politique, l’insécurité, les intempéries sont, entre autres phénomènes, responsables du sous-développement d’Haïti. Les dispositifs mis en place pour les prévenir sont jusqu’ici inefficaces. D’où la nécessité de les restructurer et de les adapter aux normes internationales en vigueur.
Par Guamacice Delice

Des entités de la communauté internationale, tel un partenaire multilatéral aussi important comme la Banque Mondiale, ne cessent de le répéter et les citoyens semblent admettre qu’ Haïti est le pays « le plus pauvre du continent américain et l’un des plus déshérités du monde ». Cette affirmation est fondée sur un ensemble de caractéristiques définies malheureusement par l’étranger. Le Produit Intérieur Brut par habitant a, par exemple, été évalué à hauteur de 819 dollars en 2013, près de 7 fois moins que la République Dominicaine (5879 dollars). La Banque Mondiale a noté en septembre 2016 un manque de volonté politique d’œuvrer à « générer une croissance plus rapide et lutter contre la pauvreté » soulignant que la croissance économique poursuivait « sa décélération en passant de 2,8% pour l’exercice 2014 à 1,2% en 2015 et devrait se situer autour de 0,8% en 2016, en raison d’une baisse des investissements, de l’environnement politique incertain et d’une reprise timide du secteur agricole après une grave sécheresse ». Elle cite une enquête d’ECWAS datant de 2012 selon laquelle 59% des Haïtiens « vivent sous le seuil de pauvreté de 2.42 dollars par jour alors que plus de 24% vivent sous le seuil de pauvreté extrême de 1.23 dollars par jour ». BM relate aussi qu’Haïti « est l’un des pays les plus inégalitaires de la planète, avec un coefficient de Gini de 0,61 en 2012 ». Ce qui signi e que les richesses du pays n’ont pas été redistribuées de manière équitable à une population évaluée à près de 11 millions d’habitants

La corruption une entrave au développement
L’espérance de vie des Haïtiens est de l’ordre de 63 ans contre 73 en République Dominicaine et en Jamaïque. La malnutrition et la sous-alimentation, les mauvaises conditions sanitaires, les épidémies en sont entre autres les principales responsables. Par ailleurs, si l’offre scolaire a considérablement augmenté au cours de la dernière décennie, 50% des adultes ne savent ni lire ni écrire, selon l’UNESCO. Mais, ces facteurs ne sont pas les seuls responsables du sous-développement d’Haïti. Quel en est le poids de la corruption, de la contrebande, de l’instabilité politique, de l’insécurité, de la mauvaise gouvernance, et des catastrophes naturelles dans le sous-développement ?
Les organismes internationaux, les spécialistes en la matière et les militants des droits humains sont unanimes à reconnaître que la corruption est une entrave au développement des nations. Ce « phénomène mondial » qui nuit davantage aux pays pauvres qu’aux autres, empêche « la croissance économique et détourne désespérément les fonds nécessaires à l’éducation, la santé et autres services publics ». En ce sens, Yury Fedotov, Directeur exécutif du Bureau des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC), a déclaré : « La corruption est une menace mondiale. Elle constitue un obstacle au développement économique », souscrivant au fait qu’elle « aggrave les inégalités et l’injustice, et compromet la stabilité, en particulier dans les régions les plus vulnérables du monde ». Transparency International note en 2013 que près de 70% des pays dans le monde avaient un problème sérieux de corruption dans leur fonction publique et qu’aucun des 177 pays étudiés cette année-là n’obtenait le score parfait.
En janvier 2016, l’ONG, basée en Suisse, a classé Haïti en 158e position sur 168 pays étudiés selon l’Indice mondial de perceptions de la corruption (CPI) 2015. Dans ce même rapport, Cuba se classe 45e et la République Dominicaine, 103e. Et la situation d’Haïti, qui a régressé de 2 rangs, ne semble pas prête à changer dans la mesure où elle se situe dans la zone rouge depuis la création de la CPI en 1995.
Mais avant d’aller plus loin, il est important d’explorer les éléments de définition existant sur la corruption. Pour la Banque Mondiale, la corruption consiste à « utiliser sa position de responsable d’un service public à son bénéfice personnel ». Selon les Nations Unies, il s’agit d’ « une utilisation systématique d’une charge publique pour un avantage privé, qui a un impact significatif sur la disponibilité et la qualité des biens et services éducatifs et, en conséquence, sur l’accès, la qualité ou l’équité de l’éducation». Amnesty International parle «l’utilisation et l’abus du pouvoir public à des ns privées». Enfin, l’Assemblée des Parlementaires Européens déclare que la corruption est «l’abus d’un pouvoir reçu en délégation à des ns privées».

L’éradication de la corruption, un véritable défi

En fait, toutes les définitions proposées montrent du doigt l’abus du pouvoir, qui caractérise le fonctionnaire public haïtien depuis l’indépendance du pays. Ce dernier a toujours pris le malin plaisir de contracter des dettes auprès de commerçants étrangers de la place sur le compte de l’État, qui devra rembourser sos la menace de canons (Leslie Péan, 2000). De nos jours, les gestionnaires des deniers publics sont accusés de recevoir des pots-de-vin pour rendre des services à des particuliers au détriment de l’État. Cette pratique est courante dans les ports, les bureaux de douane et du fisc, le service de l’Immigration et de l’Émigration, etc. Elle favorise la contrebande qui fait perdre près de 500 millions de dollars à la frontière avec la République Dominicaine.
Une enquête d’une commission anticorruption du Sénat haïtien révèle que des fonds du Programme Petro-Caribe ont été « en partie détournés pour servir à enrichir personnellement certains dirigeants qui avaient la responsabilité d’en assurer la gestion », ajoutant que le recours systématique aux lois d’urgence « a permis aux dirigeants d’échapper à tout contrôle dans l’attribution des marchés et surtout dans la détermination des prix facturés aux collectivités ».

La contrebande, une menace pour la production nationale
La contrebande tue la production nationale et contribue à la cherté de la vie, admettent l’Association des Industries d’Haïti (ADIH) et le Forum Économique du Secteur Privé haïtien qui pressent les autorités étatiques d’intervenir, notamment pour bloquer les points de passage clandestins au niveau de la frontière avec la République Dominicaine.
Haïti est instable politiquement dès le lendemain de son indépendance le 1er Janvier 1804. Les guerres intestines pour les terres ont causé la mort du père fondateur Jean-Jacques Des- salines et la scission du pays en un royaume, dans le Nord, et une République, dans le Sud et Ouest. Cette situation a continué tout le long des 19 e et 20 e siècles à travers une cascade de coups d’État auréolé de guerres civiles. Entre 1986 et 2016, il y a eu plus de gouvernements provisoires ou de transition que de gouvernements élus. Cette situation s’est accompagnée d’un vent d’insécurité et de violence qui souffle sans arrêt sur le pays repoussant les investis- sements locaux et internationaux, et provoquant la fuite des cerveaux. Combien d’entreprises, d’usines agroalimentaires, et de compagnies de vente de biens et de services ont fermé leurs portes ou déménagé à l’étranger au cours des trois dernières décennies ?
Pourtant, certains discours n’hésitent pas à ranger Haïti parmi les pays émergents. Malheureusement, ses tenants, le plus souvent, des politiques, des candidats aux postes électifs et des théoriciens économiques ne posent pas les actions concrètes nécessaires pour y parvenir. Certains deviennent d’ailleurs l’obstacle au progrès économique en entretenant la corruption et la contrebande, à partir de leur position. D’autres se signalent par leur incompétence alors que l’instabilité politique est le terrain propice au gagne-pain de certains autres.