Des stratégies qui feront renaître Port-au-Prince

92
EDUARD PELOUX
EDUARD PELOUX

Après le séisme de janvier 2010 qui avait dévasté en partie Port-au-Prince, un plan de reconstruction du bas de la ville avait été présenté. Presque huit ans se sont écoulés et pourtant le centre historique de la capitale ressemble toujours à une zone sinistrée. Exaspérée de constater que cette ville est aujourd’hui à l’abandon, la rédaction de Challenges a décidé de soulever ce problème et de remuer les consciences afin de trouver des solutions pour lui redonner au plus vite sa splendeur d’antan.
Par Cossy Roosevelt

«Port-au-Prince de ma jeunesse était une capitale très propre avec des rues spacieuses. Les petits commerçants exposaient leurs denrées dans les marchés, et au bas de la ville les magasins avaient leur propre galerie qui servait de trottoir », se souvient Odette Roy Fombrun, aujourd’hui centenaire. Elle souligne fièrement que l’un des principaux points d’attraction touristique était le Champ de mars, avec ses magnifiques places publiques, son légendaire Kiosque Occide Jeanty et ses jets d’eau rythmés et traversés par des jeux de lumière de différentes couleurs. « On y allait pour profiter de cet environnement agréable, pour le cinéma, et pour assister à des concerts au Kiosque ». L’activité phare qui réunissait le plus de gens possible, tout âge confondu, restait le carnaval, un évènement qui se préparait toute l’année avec l’implication de tous. Pendant les trois jours gras, le défilé artistique partait de la Mairie de Port-au-Prince, au bicentenaire, pour aboutir au Champ de mars, sans la moindre bousculade.

On se souvient
Jusque dans les années 80, les touristes étrangers ne se faisaient pas prier pour venir en Haïti, jouir des richesses artistiques et culturelles du pays. Avec le Champ de mars et son somptueux carnaval, le Palais national et celui de la justice, la « Cité de l’Exposition » inaugurée le 1er décembre 1949, le président Dumarsais Estimé donna à Port-au-Prince un rayonnement international. On trouvait à l’époque, sur une surface d’environ 30 hectares, des sites de grande valeur : la baie bordée de palmiers autour du parc des expositions, la place des Nations Unies, le « Théâtre de Verdure » et l’installation notamment d’une grande roue, d’un aquarium et d’un cinéma. En outre, les sites touristiques des autres départements, les produits artistiques et les talents des jeunes étaient valorisés et divulgués, ce qui faisait d’Haïti « le centre historique et culturel de la Caraïbe », selon Madame Fombrun. Depuis 1987, on assiste malheureusement à la détérioration continue de Port-au-Prince et de ses richesses, au point qu’aujourd’hui cette ville est réduite à sa plus simple expression.

La ville de Port-au-Prince est fondée en 1749 par les colons français, sur l’habitation Randot, au Bel-Air. En 1770, elle remplaça le Cap-Français comme capitale de la colonie de Saint-Domingue. L’aire métropolitaine de Port-au-Prince qui s’étend aujourd’hui sur une superficie de 152,02 km2 a une population de 3 744 077 habitants (2015).

UNE MAISON DES ANNÉES 60 À PACOT, UN QUARTIER DE PORT-AU-PRINCE. GEORGES H. ROUZIER/ CHALLENGES
UNE MAISON DES ANNÉES 60 À PACOT, UN QUARTIER DE PORT-AU-PRINCE. GEORGES H. ROUZIER/ CHALLENGES

Port-au-Prince, la porte d’entrée
Tous les états du monde ont une porte d’entrée, et c’est généralement la capitale qui remplit cette fonction. Port-au-Prince l’a été pendant un certain temps et offrait un accueil digne d’un pays qui se respecte. Des rues propres, des trottoirs inoccupés, des services de base et un climat sécuritaire stable. C’est tout le contraire aujourd’hui. La voie publique est jonchée de piles d’immondices, de carcasses de véhicules ; les trottoirs sont envahis d’articles usagés tels des « vêtements pèpè » qui se confondent assez souvent avec des déchets. Pourtant, il existe des lois qui habilitent les autorités municipales à mener des actions rapides pour débarrasser la capitale des fatras de toutes sortes. L’insalubrité extrême qui caractérise les entrées Nord, Sud et Est de Port-au-Prince traduisent tout simplement du degré d’irresponsabilité des politiques. « Je suis sidéré de voir à quelle vitesse la situation se dégrade dans la capitale », s’indigne Vilbert Fortilus, qui était venu passer quelques jours de vacances avec ses proches après 15 ans d’absence. Il propose que l’on renoue avec les bonnes habitudes d’autrefois, se rappelant que les détritus étaient récupérés régulièrement au niveau des domiciles par les camions de la Mairie en fonction d’un horaire.

Pour l’éducatrice de carrière Odette Roy Fombrun, « la vraie dégradation a commencé après le séisme de janvier 2010 » expliquant qu’avant cette catastrophe, il était encore possible de donner une bonne lessive à Port-au-Prince. La situation s’est nettement aggravée avec l’envahissement des rues et des places publiques par des milliers de sinistrés, et la construction de nouveaux bidonvilles aux alentours de la capitale. En 2017, en toute logique, il faut au moins multiplier par 10 les efforts pour refaire de cette agglomération la porte d’entrée du pays. « Il ne suffit pas de dire aux gens de ne pas jeter des ordures sur la chaussée ou encore exiger des instances concernées qu’elles les collectent et les ramassent », ajoute Vilbert Fortilus, tout à fait conscient de la complexité de la situation. En ce sens, des citoyens avisés insistent sur la nécessité de les transformer et d’en faire des produits utiles et rentables. De fait, il existe de nombreux organismes qui ont mis sur pied des initiatives de production d’engrais naturels et de briquettes de charbon à partir des déchets collectés.

L’éducation, la clé
Il y a cinquante ans, la population de la région métropolitaine de Port-au-Prince n’excédait pas les 300 000 habitants, et la gestion des ordures était chose aisée, d’autant que les gens étaient éduqués. Aujourd’hui avec près de 4 millions d’âmes, dépourvue des infrastructures nécessaires et adéquates, cette zone est devenue un vaste « béton-ville » dans l’irrespect total des normes d’urbanisation, ce qui a favorisé d’ailleurs son éclatement. Des hôpitaux, des écoles, des places publiques sont encerclés de détritus ; sans parler des marchés qui sont de véritables usines de déchets, alors que les entrées de Port-au-Prince sont devenues des sites de décharge utilisés par les voiries, le Service métropolitain de collecte de résidus solides (SMCRS) et des compagnies privées de ramassage d’ordures. Il semble que cela ne dérange personne, tout un chacun participe à sa manière à la dégradation continue de l’environnement de l’ère métropolitaine. Face à une telle situation, la grande dame qui a vieilli sous le harnais lançait récemment un cri d’alarme. Dans un spot audiovisuel, elle tente de sensibiliser et de conscientiser les citadins sur les conséquences de l’insalubrité. À son âge très avancé, elle continue d’éduquer et soutient que « Port-au-Prince ne fera aucun pas en avant sans éducation ». De plus, elle estime important de sensibiliser les femmes et surtout conscientiser les hommes sur le contrôle des naissances. « Le drame que nous vivons aujourd’hui résulte aussi de l’explosion démographique que subit Port-au-Prince », se désole-t-elle.

La stratégie
« Si l’on ne développe pas l’intérieur du pays, il n’y aura pas de salut pour Port-au-Prince », martèle Madame Fombrun. Celle qui n’a de cesse de sensibiliser la population sur la nécessité de contribuer à l’assainissement et à la protection de l’environnement et proposer des stratégies pour la relance du tourisme persiste et signe : « il faut déclencher des états généraux à l’échelle nationale au cours desquels les élus et les leaders communautaires notamment présenteront leur circuit touristique respectif en vue d’une meilleure exploitation des richesses, ce qui permettra de créer des opportunités. Car, aussi longtemps qu’il n’y aura pas de développement local, l’exode vers la capitale haïtienne se poursuivra », ajoute la centenaire qui a rencontré récemment le président Jovenel Moïse et en a profité pour présenter son projet de « redynamisation » du pays par l’organisation simultanément des états généraux au niveau de chaque département. « Une fois que les opportunités se préciseront, les jeunes qui se concentrent dans la capitale décideront de retourner dans leur ville respective », espère-t-elle. Il faudra sans plus tarder lancer la véritable reconstruction de Port-au-Prince tout en gardant les anciennes architectures qui lui ont valu son cachet de ville très originale, à commencer par le principal symbole de la souveraineté du pays à savoir le Palais national, sans oublier la cathédrale de Port-au-Prince et la Cité de l’exposition (le bicentenaire).