Des armes illégales circulent partout en Haïti

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Photographies par Timothé Jackson/ Challenges
Photographies par Timothé Jackson/ Challenges

Le nombre de décès par balle a considérablement augmenté dans le pays ces derniers mois. La grande majorité des cas sont recensés dans les zones défavorisées où des bandits règnent en maître. Pour se protéger, certains résidents de quartiers huppés s’organisent pour trouver des armes automatiques, alors que d’autres s’en remettent à la Police nationale, souvent moins bien équipée que la plupart des malfrats. La situation est d’autant plus préoccupante que les armes circulent dans tout le pays illégalement.
Par Wandy Charles

Difficile d’avancer des chiffres exacts d’armes illégales en circulation en Haïti. Certaines sources d’information font état de 250 mille. Jusqu’ici, les programmes de désarmement mis sur pied par les autorités de l’État n’ont pas eu les résultats escomptés. Alors que le pays, sous embargo, ne peut en importer, des particuliers ont toujours réussi à faire entrer des cargaisons, via les ports et les douanes, au niveau de la frontière avec la République Dominicaine.

La dernière tentative en date a buté sur les forces de l’ordre à Saint Marc en 2016. Plusieurs hauts dignitaires sont accusés d’implication dans ce dossier, dont l’ex DG de la Police Nationale d’Haïti, Godson Orélus, l’ancien ministre de l’Intérieur, Réginald Delva, et le responsable de la sécurité du Palais national, Edwing Paraison. Ainsi, la problématique de la circulation et de la régulation des armes à feu revient sur le tapis. Le dernier trimestre de l’année 2018 a été marqué par plusieurs évènements violents orchestrés par des présumés bandits. Concert de cartouches, tirs à l’arme lourde, attaques et contre attaques à La Saline…À certains moments, Haïti donne l’impression d’un pays assiégé. Dans les bidonvilles de Port-au-Prince, les quartiers huppés de Pétion-ville, et certaines villes de province, le crépitement des armes font peur. L’entrée sud de la capitale est contrôlée par des groupes armés que les forces de l’ordre peinent à déloger. L’entrée nord est en passe de connaître le même sort si l’on en croit les témoignages des habitants de Canaan. Dans ce contexte de turbulences et de tensions, des interrogations persistent : D’où proviennent ces armes ? À qui profite ce trafic ? Qui contrôlent le marché des armes illégales en Haïti ?

Garry Desrosiers, le porte-parole adjoint de la PNH.
Garry Desrosiers, le porte-parole adjoint de la PNH.

Tout le monde est armé
La quantité d’armes en circulation dans le pays inquiète l’ancien numéro un de la Police Nationale d’Haïti, Mario Andrésol. Selon lui, tout individu qui n’a pas le sentiment que la police peut les protéger cherche à se procurer un pistolet qui souvent n’est pas enregistré. En période de crise ou de troubles sociopolitiques ces armes sont exhibées et/ou utilisées, causant des torts irréparables, comme le déplore Antonal Mortimé, le responsable du Collectif Défenseur Plus. « Face à cet état de fait, les autorités compétentes doivent adopter des mesures urgentes pour reprendre le contrôle de la situation et rassurer les esprits », insiste-t-il. Monsieur Mortimé estime nécessaire une régulation de la circulation des armes dans le pays, arguant que la Constitution autorise les citoyens à posséder des armes à feux. Cependant, la charte fondamentale du pays fait aussi injonction aux forces de l’ordre de faire respecter les prescrits en la matière. À ce propos, Mario Andrésol assure que la Police nationale contrôle les armes dûment enregistrées. « Il y a une base de données sur la quantité, les calibres des armes ainsi que le nom des personnes ayant produit des demandes d’autorisation », précise l’ex DG de la PNH. Toutefois, il y a quantité impressionnante d’armes non enregistrées qui malheureusement échappe au contrôle de la police, affirme l’ancien haut gradé de la police haïtienne. On retrouve beaucoup de ces armes dans les quartiers populaires, entre les mains de gamins, ou celles des gangs connus de la place. Les poussées d’insécurité portent également les résidents des quartiers huppés à se procurer des armes de grands calibres.

D’où proviennent ces armes ?

Un lot de fusils 12.
Un lot de fusils 12.

Haïti ne possède pas d’usines de fabrication d’armes et de cartouches. Les armes en circulation sur le territoire national proviennent donc de l’étranger. Les lignes frontalières poreuses entre la République Dominicaine et Haïti favorisent ce type de trafic, soutien l’ex directeur général de la PNH, Mario Andrésol. Le candidat malheureux aux élections présidentielles de 2016 révèle aussi que ces armes sont entrées sur le territoire par voie de contrebande, au niveau de la douane, avec la complicité de personnalités influentes du milieu politique et économique. Cette théorie est soutenue par le codirecteur du Collectif Défenseur Plus, Antonal Mortimé, qui souligne « qu’après la démobilisation des Forces Armées d’Haïti qui comptaient 7 mille membres, certains ont dû garder leur arme de service. Sans compter que des dépôts d’armes ont été pillés ». Le militant des droits de l’homme accuse les pouvoirs qui se sont succédé en Haïti d’avoir distribué des armes dans les quartiers défavorisés. Une tendance qui a débuté avec le pouvoir Lavalas mais qui a atteint son âge d’or sous le régime TET KALE, affirme pour sa part le directeur exécutif du Réseau National de Défense des Droits Humains, Pierre Esperance.

Des armes saisies dans le cadre des opérations de la PNH.
Des armes saisies dans le cadre des opérations de la PNH.

Qui contrôlent le marché des armes illégales en Haïti ?
Divers stratagèmes sont utilisés pour faire entrer des armes illégales en Haïti. Des « officiels de l’État » de mèche avec les gangs sont souvent impliqués. Certains ports et douanes se trouvent sous le contrôle de particuliers qui contrôleraient le trafic d’arme dans le pays, révèle le responsable du RNDDH. Selon un agent douanier qui a souhaité garder l’anonymat, en certains points non contrôlés de la frontière haïtiano-dominicaine, des armes sont échangées contre des sachets de stupéfiants. Des Dominicains aussi bien que des Jamaïcains seraient impliqués dans ce genre de trafic illégal qui ne date pas d’hier. À plusieurs reprises, des installations de la Douane ont été attaquées par des individus lourdement armés qui tentent de récupérer des marchandises saisies. Face à des calibres impressionnants, assez souvent les agents de sécurité et de la PNH se trouvent dans l’impossibilité de riposter. Les recettes ont du mal aussi à être collectées, et ces pertes sont estimées annuellement à plus de 400 millions de dollars américains.