Dans les pas de Dessalines

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Photographies par Cossy Roosevelt / Challenges

L’empereur Jean-Jacques Dessalines a mené jusqu’au bout la bataille de l’indépendance faisant d’Haïti la première République noire. Aujourd’hui, Moïse Jean-Charles est de ceux qui pensent qu’il s’avère nécessaire de poursuivre son idéal mais pour construire la souveraineté économique.
Par Cossy Roosevelt

Celui qui se revendique comme le fils de Dessalines est né le 20 avril 1976 à Milot (Nord d’Haïti). Sa dernière œuvre en date, une plateforme politique, est dénommée Pitit Desalin. Moïse Jean-Charles a fait ses études primaires dans sa commune natale, puis le cycle secondaire au Lycée Philippe Guerrier, au Cap-Haïtien. Au terme de ses études classiques en 1987, il s’installe dans la pension de Diquini (Carrefour) où il apprend les sciences comptables. Grâce à l’Etat haïtien il obtient une bourse pour suivre des cours en communication politique au Centro Estudo para America Latina au début des années 90. Sur le sol de Fidel Castro, il développe d’étroites relations avec plusieurs leaders latino-américains qui allaient émerger quelques années plus tard. Fort de ces liens, il devient l’un des initiateurs du grand mouvement Amérique latine/Caraïbe baptisé El Camino del Campesino. Fin 1993, à son retour en Haïti, il reprend sa place dans son fief pour créer le Mouvement des Paysans de Milot, ce qui le propulse à trois reprises à la tête de la municipalité, et à la vice-présidence de l’Association mondiale des maires. En 1995, Moïse Jean-Charles est présent dans le premier conseil d’administration de la FOKAL avec pour objectif principal de supporter les paysans haïtiens. Avant de devenir sénateur de la République en 2011, il occupe le poste de conseiller politique de l’ancien président René Préval. En 2014, au Brésil, il est élu personnalité de l’année sur une liste de 63 dignitaires.

 


L’INTERVIEW

Haïti est encore loin d’une sortie de crise. Pour preuve, le rapport de la Commission de vérification électorale recommandant l’annulation de la présidentielle divise les secteurs politiques. Pitit Desalin est-il parmi les protestataires ?
« Nous avons demandé la mise en place de la commission de vérification électorale et nous estimons qu’elle a fait un très bon travail en confirmant les graves fraudes et irrégularités que nous dénoncions : la machine électorale de Pierre Louis Opont avait été montée au profit du parti Tèt Kale ; le contrôle des cartes électorales avait été exercé par l’ONI et Michel Martelly ; le nombre de zombis à avoir voté a été largement supérieur à celui des vivants ; la loi électorale en ce qui a trait à la tabulation des procès-verbaux a facilité les fraudes et irrégularités. Pour nous, c’est une grande victoire. Mais le fait que la Commission recommande l’annulation pure et simple de la présidentielle du 25 octobre alors que les mêmes zombis ont voté pour des sénateurs, députés et des maires dans les mêmes conditions nous impose de reconsidérer le rapport qui a été remis au Conseil électoral provisoire. Le CEP ne peut qu’appliquer le décret électoral au regard des révélations faites en écartant du processus les fraudeurs et en transférant au Parquet de Port-au-Prince les documents prouvant les fraudes pour les suites légales. En clair, la commission de vérification devait recommander de préférence l’annulation de l’ensemble des élections de 2015. »

« MON GOUVERNEMENT SE FERA UNE OBLIGATION D’ENCOURAGER ET DE PROTÉGER LES INVESTISSEMENTS DE CHAQUE ENTREPRENEUR HAÏTIEN OU ÉTRANGER »

 

Considérons le cas où le CEP applique la recommandation de la Commission de vérification, annule la présidentielle et lance un nouveau processus. Quelle serait alors la position de Pitit Desalin ?
« Justement, nous mettons en garde le CEP contre une telle initiative. Dans le cadre de l’accord du 5 février, l’institution présidée par Léopold Berlanger ne peut que poursuivre le processus électoral, donc organiser le deuxième tour de la présidentielle, compléter les élections législatives et locales de 2015. Nous insistons sur le fait qu’il y a lieu de sanctionner tous les fraudeurs des dernières joutes et le CEP peut se servir du rapport de la commission de vérification électorale pour y parvenir. La décision du président Jocelerme Privert d’élargir le mandat du CEP est illégale au regard de l’accord du 5 février. Si Monsieur Privert veut entamer un nouveau processus, il n’aura qu’à former un nouveau conseil électoral, à partir d’un nouvel accord. Au niveau de la plateforme Pitit Desalin, pour l’instant, nous nous abstenons de toute initiative qui viserait à organiser de nouvelles élections présidentielles en mettant de côté le scrutin du 25 octobre 2015. »

Vous pensez qu’il y a anguille sous roche ?
« C’est évident. L’exclusion de Jovenel Moïse, candidat à la présidence du PHTK, pour les fraudes avérées, conduirait au schéma Moïse Jean-Charles/Jude Célestin. Sans nul doute, nous gagnerions cette bataille sachant que l’ensemble de la population supporte Pitit Desalin. Et c’est ce qui fait peur à la Minustah, au Core group, à une certaine frange de l’élite économique, d’autant que les masses démunies sont restées mobilisées pour faire échec à toute ingérence de la communauté internationale. A preuve, la mobilisation en faveur de la mise sur pied de la commission de vérification électorale malgré le ballet des diplomates étrangers pour imposer leur diktat au pouvoir provisoire. La Minustah sait pertinemment que lorsque Moïse Jean-Charles aura accédé à la plus haute magistrature de l’Etat, la question de la souveraineté nationale sera réglée. »

Imaginez-vous victorieux de la prochaine présidentielle, vous vous installez au Palais national. Avez-vous déjà identifié dans votre entourage des personnes compétentes capables de faire mettre en œuvre votre vision ? Quel sera le profil de votre Premier ministre ?
« Au moment où je vous parle, nous avons déjà identifié au sein de notre plateforme politique toutes les compétences nécessaires à l’exécution de notre programme de développement. Etant un homme de gauche, ma première mission sera de créer une nouvelle classe économique dans le pays qui croit en la production nationale. Notre levier de développement sera l’agriculture, secteur dans lequel nous allons concentrer notre énergie. Nous ne pourrons pas résoudre les problèmes de l’insécurité alimentaire, du chômage, de l’importation sans une relance de la production agricole à l’échelle nationale. Nous ne pourrons pas non plus garantir la stabilité politique sans la restructuration des institutions de l’Etat pour qu’elles soient véritablement au service de la population. Enfin, nous ne pourrons pas remettre le pays sur les rails du développement durable sans l’aide de la communauté internationale. En ce sens, il faudra renforcer la coopération avec les bailleurs traditionnels, voire élargir le champ de cette coopération aux pays du Sud mais dans le respect de la dignité du peuple haïtien. En ce sens, le chef du gouvernement devra être capable de négocier des partenariats gagnant/gagnant avec les financiers d’Haïti, de regagner la confiance de la société civile et des acteurs économiques, et donc de stimuler les investissements. Le Premier ministre devra aussi œuvrer pour la redéfinition du système éducatif haïtien, rebâtir le système de santé et proposer un plan national de protection et de réhabilitation de l’environnement, et lancer une véritable reforme agraire prenant en compte la problématique foncière sans quoi les efforts de relance de la production seront vains. »

 

« LA COMMISSION DE VÉRIFICATION DEVAIT RECOMMANDER DE PRÉFÉRENCE L’ANNULATION DE L’ENSEMBLE DES ÉLECTIONS DE 2015 »

 

Cha-INVITE-01062016-Cossy-Roosevelt-933-smLes défis à relever pour relancer l’économie nationale et remettre le pays sur la voie du développement durable sont multiples. Quels sont selon vous les plus urgents aujourd’hui ?
« Primo : relancer la production agricole qui aujourd’hui ne satisfait que 45 % des besoins alimentaires de la population. Or, nous devrions être capables de produire au-delà des attentes locales de façon à exporter des denrées, ce qui permettrait d’avoir des devises étrangères et ainsi donc revaloriser la monnaie locale. La relance de la production agricole n’est pas possible sans l’établissement de banques de développement à travers le pays. Les banques commerciales n’accordent pas de crédit aux paysans et les rares prêts se font à des taux d’intérêt exorbitants. Secundo : refaire d’Haïti une véritable destination touristique, ce qui permettrait de créer des centaines de milliers d’emplois dans le pays. L’explication est simple, le renforcement de l’industrie touristique implique des efforts du point de vue infrastructurel, agricole, sécuritaire, énergétique, etc. Tertio : redéfinir nos relations commerciales avec la République dominicaine qui se font aujourd’hui à sens unique. »

Pour relancer l’économie nationale, l’Etat ne devrait-il pas encourager et protéger les investissements privés ?
« Nous n’avons pas d’autre choix parce que l’Etat n’a pas les moyens de développer le pays seul. Et je comprends très mal le fait que l’Etat, qui a pour devoir d’encourager et de protéger les investissements, accepte que certaines institutions publiques soient en compétition – de façon déloyale – avec des entreprises privées. C’est le cas du Port Lafito qui est menacé par une décision unilatérale du directeur général de l’Autorité portuaire nationale (APN) en ce qui a trait aux frais de wharfage. Comment comprenez-vous que des entrepreneurs haïtiens et étrangers prennent le risque d’investir plus de 300 millions de dollars dans le cadre de la modernisation des infrastructures portuaires et des zones franches du pays en créant des dizaines de milliers d’emplois durables se retrouvent dans des situations difficiles. Mon gouvernement se fera une obligation d’encourager et de protéger les investissements de chaque entrepreneur haïtien ou étranger. »

DATES CLÉS
1976 Naissance à Milot (Nord) le 20 avril
1990 Etudes en Communication politique au Centro Estudo para America Latina
1995 participe à la création de la fondation FOKAL
2009 Elu sénateur de la République pour un mandat de six ans
2014 Crée la Plateforme Pitit Desalin


Vous vous êtes opposé à la façon dont l’ancien président Michel Martelly voulait gérer les mines du pays. Avez-vous des stratégies plus efficaces pour le faire au profit de la collectivité ?
« J’ai dû adopter des résolutions sur l’exploitation des mines d’Haïti qui valent des milliards de dollars pour bloquer Michel Martelly qui voulait, au détriment de la nation, enrichir ses amis haïtiens et étrangers. Nous n’avons pas les ressources financières, les compétences et les moyens logistiques pour exploiter les mines mais nous ne pouvons pas pour autant les liquider à tout venant. Il va falloir développer des partenariats gagnant/gagnant avec des institutions internationales. L’argent généré sera investi notamment dans les infrastructures agricoles, dans l’enseignement professionnel et universitaire. »

 

« LA MINUSTAH SAIT PERTINEMMENT QUE LORSQUE MOÏSE JEAN-CHARLES AURA ACCÉDÉ À LA PLUS HAUTE MAGISTRATURE DE L’ÉTAT, LA QUESTION DE LA SOUVERAINETÉ NATIONALE SERA RÉGLÉE »

 

Cha-INVITE-01062016-Cossy-Roosevelt-941-2-sq-smDurant tout le mandat de Michel Martelly, vous avez été son farouche adversaire en le rendant responsable de la détérioration du pays. Quel bilan faites-vous des régimes Lavalas et Tèt Kale ?
« C’est vrai que Jean Bertrand Aristide est un humaniste avec un discours de nationaliste mais il n’a pu créer une nouvelle classe économique. Au contraire, il n’a fait que renforcer les riches. Il avait trop de personnes corrompues autour de lui qui ont malheureusement vidé les caisses de l’Etat. René Préval, lui, a eu un bien meilleur bilan en accentuant ses efforts sur la production nationale et les infrastructures routières. Ne parlons pas de Michel Martelly qui, en moins de cinq ans, a contribué à la plus grave crise économique du pays (63 gourdes pour 1 dollar). Je peux dire qu’avec lui nous avons connu le gouvernement le plus corrompu de notre histoire. »

Si tout se passe comme vous le souhaitez, on retrouvera Moise Jean-Charles lors de la prochaine élection présidentielle. Avec quels moyens financiers ? Allez-vous accepter de l’argent de la République dominicaine ou de personnes peu recommandables en Haïti ?
« Quand vous prônez l’idéal Dessalinien, quand vous défendez la dignité de la population, vous ne pouvez accepter n’importe quel soutien financier. Par rapport à la République dominicaine, qui est notre principal ennemi sur le plan militaire et économique, ce serait mettre en échec à l’avance nos plans de redéfinition des relations commerciales avec ce pays, que d’accepter le financement d’un secteur généralement quelconque en république voisine. En Haïti, il y a des lois sur le financement des élections et nous les respectons, ce qui nous évite d’utiliser dans notre campagne de l’argent sale. Notre campagne lors des élections de 2015 a été en grande partie financée par la classe moyenne et des amis de la diaspora. Nous sommes fiers d’être des filles et fils de Dessalines et notre dignité restera intacte dans toutes les circonstances. »Cha-INVITE-01062016-Cossy-Roosevelt-922-sm