Économie

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56 À 60 GOURDES sont actuellement nécessaires pour obtenir 1 dollar américain.

COMMENT RÉSOUDRE LE PROBLÈME DE LA CHUTE DE LA GOURDE ?

La crise de la gourde nous incite à interroger les décideurs de la Banque Centrale, du secteur financier, les hommes d’affaires, les commerçants et l’homme de la rue non seulement pour connaître les problèmes mais aussi pour espérer des solutions.

Dans la spacieuse salle de conférences de la Banque Centrale, au château des finances, le gouverneur Charles Castel nous reçoit, décontracté. Il commence par nous présenter sa vision de la situation : la monnaie nationale n’est pas à l’agonie. Pourtant, avant notre arrivée à son bureau, nous avons réalisé un micro-trottoir qui a révélé une vraie panique. Dans les bureaux de change, les billets s’offrent entre 56 et 60 gourdes pour 1 dollar américain. Comment résoudre le problème ? A cette question, le Gouverneur ne met en avant que des mesures monétaires et fiscales pour réduire la demande de devises. Il estime que « la saignée de la gourde va s’arrêter grâce des importants transferts de la diaspora à l’approche du dernier trimestre. » Les membres de la Chambre de Commerce du Nord critiquent cette position estimant qu’on ne peut avec légèreté se reposer sur cette alternative ni sur les dons des bailleurs de fonds, qui se réduisent de plus en plus chaque année.

Les solutions du secteur privé à la dévaluation

Selon Fritz Jean, ancien gouverneur de la Banque Centrale, « la résolution à la crise actuelle ne peut s’arrêter à des solutions de facilité, ni à des histoires de transferts qui souffrent souvent de variations. Que faire ? C’est rapidement d’augmenter le montant des devises transférées par les bailleurs de fonds, en exécutant de véritables projets de production, en supportant financièrement les petites et moyennes entreprises,en leur offrant du crédit, en attirant les investissements et en cherchant des débouchés pour les producteurs locaux. » Le secteur privé critique vivement l’augmentation précipitée des taux d’intérêt par la Banque Centrale. Grégory Brandt, chef d’entreprise et président de la Chambre franco-haïtienne de Commerce, estime qu’ « il faut baisser les taux d’intérêt trop élevés imposés, qui créent des contraintes nouvelles pour le secteur privé par rapport aux banques, ce qui augmente la crise. » Effectivement, il en est sorti deux résultats négatifs : la frilosité des milieux d’affaires, incertains face à la situation, et un net ralentissement de l’activité économique. Les taux d’intérêt de 1 % en janvier 2011 sont passés subitement à 5 % en 2015. De plus, la BRH a augmenté de 2 points le taux des réserves obligatoires sur les dépôts en gourdes, ce qui prive ainsi les banques de tout surplus de liquidités. Claude Beauboeuf, économiste, n’encourage pas une telle option. En colère, il souhaite la démission du ministre des Finances, Wilson Laleau « qui a gardé un silence total sur la question » et il demande au conseil d’administration de la Banque Centrale de démissionner « pour non-assistance réelle à la gourde en danger ». William Savary va encore plus loin. « Il faut fermer la Banque Centrale », dit-il péremptoirement. Des commerçants ne partagent pas ces points de vue et proposent aussi des solutions: « Il faut simplement réduire les multiples dépenses irréfléchies de l’exécutif, pour que la gourde se stabilise. Nous n’aurions alors plus besoin de recourir aux interventions monétaires néfastes de la Banque Centrale. »

Une dévaluation passagère?

Le gouverneur de la Banque, Charles Castel, infirme avoir financé des « dépenses irréfléchies ». Il croit que cette dévalorisation est plutôt passagère: « Il n’y a aucune raison de paniquer au vu de la solidité financière de la Banque Centrale sur la base de réserves globales estimées à 1,9 milliard de dollars environ et des réserves nettes de change évaluées à 970 millions de dollars. »

Pour stabiliser la gourde, la Banque Centrale a utilisé une partie de ces réserves pour injecter 35 millions de dollars sur le marché.

La gourdes. Devalorisation de la gourde
La gourdes. Devalorisation de la gourde

Ce qui n’a pas donné l’effet escompté vu l’accélération du déficit commercial avec 4 milliards de dollars d’importation contre 1 milliard d’exportation de nos produits. Cette injection de 35 millions de dollars (1,6 milliard de gourdes) vendus sur le marché, ajoutée aux 4,3 milliards de gourdes de nouveaux bons émis par la Banque Centrale, n’a pas rééquilibré le marché. Quant aux transferts privés sans contrepartie reçus de l’étranger, qui s’élevaient à 241 millions de dollars entre janvier et février 2015, ils ne feraient que baisser.

Arrêter la saignée de la gourde

L’économiste altermondialiste Camille Chalmers, également directeur exécutif de la plateforme haïtienne de Plaidoyer pour un développement alternatif (Papda), condamne la politique de dévalorisation qui, selon lui, est directement inspirée par le Fonds monétaire international (FMI) qui précède toujours une dévaluation dirigée… Le FMI a toujours considéré que la dévaluation d’une monnaie nationale pouvait apporter la richesse, si le pays concerné adoptait une politique de promotion de ses propres productions. « Dès lors, il faut prioriser l’agro-industrie, l’axe textile, les arts créatifs le tourisme, les télécommunications, etc. », selon Alex Maurice, de l’Amicale des Economistes. Il croit de son côté qu’il faudrait profiter de la hausse du dollar pour « arrêter la saignée de la gourde par la défiscalisation et cesser les importations inutiles qui continuellement entraînent la hausse du dollar ». Selon lui, il faudrait également obtenir une prolongation de délai pour les paiements de la lourde facture de 2 milliards de dollars US de la dette externe, dont le remboursement régulier entraîne des ponctions affaiblissant la monnaie haïtienne, essoufflée depuis la fermeture graduelle de la manne de PetroCaribe…

Adyjeangardy