Claudia Apaid : Savoir aimer, savoir donner

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PHOTOGRAPHIES PAR T. MORA LIAUTAUD / CHALLENGES

Depuis onze ans, Claudia Apaid consacre son énergie à sauver des vies, sauver les nouveaux-nés abandonnés ou qui grandissent dans la privation. Elle s’est donné une mission : tendre la main aux enfants.
Ady Jeangardy

Après ses études primaires chez les soeurs de Lalue et ses études secondaires à Union School, Claudia Apaid s’est rendue en Caroline du Nord pour y étudier l’administration. Rien ne la prédestinait à la vocation humanitaire. Pourtant, depuis son enfance, elle l’a dans le sang. Sa grandmère Florence Apaid l’emmenait continuellement dans les usines de son grand-père pour y apporter des cadeaux aux enfants des employés et dans de nombreux quartiers pendant les fêtes de Noël. Elle a grandi ainsi avec le goût du partage et du devoir. Le choc arriva en 2004, lorsque son frère David, qui participait à une manifestation, fut arrêté et enfermé pendant dix-huit jours au Pénitencier national. En lui apportant chaque jour du réconfort à la prison, elle y découvrit une situation de dénuement total. Elle fut surtout marquée par la présence d’enfants de 7 à 14 ans qui s’étaient sauvés comme « restavek », à la recherche de la liberté. Ils se retrouvaient enfermés ayant été dénoncés par leurs « propriétaires », comme aux temps de l’esclavage. Elle décida alors de s’engager pour les aider, ayant compris que ces enfants avaient besoin de son affection et de sa solidarité. Après la libération de son frère, elle continua d’aller à la prison pour apporter son aide aux enfants : nourriture, vêtements et mots de consolation. A Noël, elle leur apporta directement des cadeaux pour les égayer. Elle comprit alors que sa vraie mission dans la vie était de porter secours aux enfants qui n’ont personne dans leur vie…


 

L’INTERVIEW

Comment êtes-vous venue à cette passion humanitaire ?
« Tout simplement après avoir découvert la beauté dans le visage de tant d’enfants pauvres. Je me suis dit que la vie ne valait d’être vécue qui si seulement nous arrivions à partager ce qui est bien en nous avec ceux qui n’ont rien et qui se battent pour survivre. J’ai eu l’envie de partager un peu d’amour avec les enfants qui n’avaient pas la chance comme moi d’en avoir autant. »

Comment avez-vous rencontré les premiers enfants groupes devant bénéficier de votre secours humanitaire ?
« J’ai demandé à visiter un orphelinat. Tande ak wè se de (Ecouter, raconter et voir de ses propres yeux est vraiment différent !). Dès mon arrivée, je voulais connaître leur noms, leur âge, leur offrir des cadeaux et renforcer ce qu’ils avaient reçu avant moi de l’orphelinat. J’ai découvert que ces enfants n’avaient pas de noms, ne savaient d’où ils venaient, on les appelait comme on le voulait. Ils avaient perdu toute identité et tout contact avec leurs parents naturels. J’ai vu une jolie fille on me raconta qu’après sa naissance sa mère l’avait jetée sur une pile d’immondices. Elle me souriait et moi je pleurais. On l’appelait Santana. J’ai pris la fillette dans mes bras et j’ai senti en elle et en moi un vrai bonheur. Un petit garçon de 5 ans me dit de son côté qu’on le forçait à prier chaque soir mais il ne savait pas à qui adresser ses prières. Il pensait que Dieu l’avait abandonné. Il me demanda si j’étais un ange. C’est après ces rencontres que j’ai fondé une organisation à but non lucratif que j’ai appelé SOW A SEED (Planter pour récolter). »

« ICI EN HAÏTI NOUS SOMMES TRES SOLIDAIRES. TOUTE L’HISTOIRE D’HAÏTI EST TISSÉE PAR DE GRANDS GESTES DE SOLIDARITÉ ET D’UNITÉ »

 

Quelles ont été alors vos principales actions ?
« J’ai pris aux Etats-Unis un 501C3 qui donnait à l’organisation un statut légal pour rechercher et distribuer des fonds. J’ai ramassé partout de beaux vêtements, des chaussures décentes et des jeux que j’envoyais en Haïti par cargo. Mais à chaque visite tout disparaissait. Un jour je me suis mise en colère. Tout de suite, je fus menacée de mort. Je me suis retirée et j’ai envoyé des volontaires de mon organisation à ma place pour continuer les inspections. J’ai ajouté une douzaine d’autres orphelinats sur ma liste et j’ai continué pareillement. »

Quel a été le moment le plus frappant dans ce beau rêve ?
« Le plus frappant, c’est quand le rêve s’est transformé en cauchemar lorsque des inondations ou des cyclones endeuillèrent les provinces et une partie de la capitale ; j’ai vu des nouveau- nés trempés dans la bourrasque. Ensuite, le pire arriva lors du tremblement de terre. J’ai failli perdre des membres de ma famille. Personne n’a rien eu. Alors nous nous sommes mis ensemble à remplir notre warehouse de Kendall de toutes sortes d’aides médicales. Puis j’ai pris le premier avion pour être dans mon pays parmi les miens, Arrivée a l’aéroport, j’ai demandé de l’aide aux soldats américains qui ont été autorisés à m’accompagner dans les hôpitaux, sous les tentes, dans tous les quartiers où il y avait de l’aide à apporter, notamment dans plus de 250 orphelinats qui n’avaient pas sombré. Nous y avons trouvé des enfants déshydratés. L’eau manquait ou était contaminée. J’ai alors pensé à créer un autre projet : The Water Project. Et je l’ai mis à la disposition des orphelinats. Ils pouvaient maintenant purifier l’eau potable, la vendre et donc recueillir eux-mêmes des fonds. J’ai ensuite cherché à établir des magasins de mosaïques créant des PME dans les orphelinats. Un vrai déclic. »

Avez-vous trouvé de l’aide en Haïti ?
« Souvent on dit qu’en Haïti les Haïtiens n’aident pas les Haïtiens : toute coucouilles clere pou-z-yeux yo (les lucioles n’éclairent qu’elles-mêmes). C’est faux, j’ai trouvé de l’aide spontanément, surtout auprès des Haïtiens. Il suffit d’expliquer ce que l’on veut faire et tout le monde répond à l’appel. Ici, en Haïti, nous sommes très solidaires. Toute l’histoire d’Haïti est tissée par de grands gestes de solidarité et d’unité quand il faut faire ensemble une révolution contre la misère ou l’esclavage. Les Haïtiens aiment travailler et s’entraider. Mais partout sur la Terre il y a des individus qui créent des blocages quand il ne le faut pas. Ici, chaque blocage est un défi, nous avons toujours envie de le briser pour atteindre les sommets de la liberté. Même les enfants ne tolèrent pas qu’on les commande. Ils sont rebelles, ils veulent être aidés et non être commandés. Ils préfèrent vivre pauvres dans la rue qu’être sous une forme de domination. Après le séisme, les étrangers sont venus nous regarder faire. Comme mon amie Kim Kardashian ou encore Donna Karan, Patricia Arquette ou Maria Bello. Ils ont été impressionnés par notre volonté d’agir et de nous remettre debout avec dignité, après avoir enterré nos morts. »

Cela a-t-il rapporté de l’argent à votre organisation ?
« (Rires) Non je ne l’ai pas fait pour avoir de l’argent, mais pour partager le peu que j’ai grâce à mon travail et ma famille. J’apprends aux enfants à pratiquer la méditation transcendantale en vue de transcender l’égoïsme. Il y a tant de crimes dans le monde, parce que souvent nous nous ignorons. Love or fear. Je suis entrée à Cité Soleil pour aller dans un playground. Nous avons formé ensemble un cercle de 700 jeunes se tenant tous par la main et avons prié ensemble pour demander la paix et l’entente entre tous les Haïtiens afin que nous puissions devenir à nouveau les plus forts dans les Caraïbes. René Gueldy, un fils de la Cité, a chanté dans un centre de yoga que nous avons implanté là-bas. Je leur ai appris à méditer comme moi sans penser à la vanité de l’argent. Savoir aimer, savoir donner, il n’y a rien de plus fort. »

Suivez-vous un modèle ?
« Oui, d’abord mes grands-parents, André et Florence Apaid. Mon père a conservé leur courage. Enfin mon inspiration, c’est aussi ma fille Isabella. Chaque fois que je vois des enfants, je pense à elle et je me sens bénie. Nous sommes tous pareils, de peau ou de familles différentes mais nous avons tous le même sang, un seul peuple, une seule nation. Il faut seulement savoir servir son pays chacun à sa façon ! »


 

DATES CLÉS

2004 Premiers engagements civiques

2010 Actions humanitaires intensives

2014 Création de PME dans les orphelinats