Christopher Handal : L’exemple par le travail

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Chris Handal Photo par : Georges Harry Rouzier

Le président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Ouest (CCIO), Christopher Handal, est un homme préoccupé par l’avenir économique de son pays. Quelles sont ses idées ?
par Adyjeangardy

Christopher Handal, engagé depuis des années dans des actions de renaissance économique, surtout depuis le séisme du 12 janvier 2010, ne cesse de s’activer dans des projets économiques, hôteliers et humanitaires. Né le 17 mai 1973 à Port-au-Prince, d’un père originaire de Petit-Goâve (Michel Handal) et d’une mère native des Gonaïves (Nicole Zuraik), Christopher Handal a fait ses études primaires chez les Frères de l’instruction chrétienne et ses études secondaires à Saint-Louis-de-Gonzague. Aux Gonaïves, il se familiarise avec des enfants de toutes catégories, joue aux billes, découvre la chasse avec un « fistibal » et monte à cheval. Au départ des Duvalier en 1986, il est transféré à l’Union School mais, un an plus tard, en 1987, il est emmené par ses parents à Jacksonville (Floride) pour y poursuivre ses études au Bolles Hight School. Il s’inscrit ensuite en Gestion financière à l’université Northeastern de Boston. Diplômé en 1994, il accepte un emploi au Fiber Dye (laboratoire de couleurs sur tissus) à New York. En novembre 1995, il revient en Haïti. Ses frères s’associent à lui, pour fonder MSC (Michel, Stanley, Christopher) en 1996 pour la promotion de produits modernes de construction. Il s’intègre ensuite dans le milieu de la finance et s’inscrit à la Chambre de Commerce, dont il devient le vice-président puis, en 2015, le président. Fier d’avoir réussi dans les affaires, il est surtout « fier d’être Haïtien ».


L’interview

Dates clés
1973 Naissance à Port-au-Prince
1994 Gradué analyste financier
1995 Retour en Haïti
1996 Création de MSC
2015 Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Ouest

Quel a été votre parcours avant de devenir un homme d’affaires ?
« Je crois que je suis né homme d’affaires, entouré par un père qui travaillait sans relâche et qui nous a appris aussi à travailler sans nous arrêter. Mon père, Michel Handal, et ma mère, Nicole, qui ont débuté en 1964 dans le commerce, nous ont montré le chemin de l’industrialisation et des affaires. En 1984, ils ont ouvert une entreprise de quincaillerie et, quand nous étions à l’école, ils nous faisaient travailler durement et prêchaient par l’exemple. Ainsi, j’ai appris à me lever pour travailler tôt et à me coucher tard, en bâtissant des plans sur les œuvres à accomplir. Ils donnaient du travail à une multitude de personnes et j’en faisais partie. Ma mère travaillait de 7 h du matin à 4 h et continue encore aujourd’hui puisqu’elle est associée à nos entreprises. Chacun avait un rôle à jouer et cela continue. Mon père était sévère avec nous à la maison parce qu’il voulait que nous connaissions nos leçons, les leçons de l’école mais aussi les leçons de la vie. Nous avions toujours le travail en tête, pour l’école, pour l’entreprise et pour notre pays. Nos parents nous inculquaient des notions patriotiques, nous apprenaient que nous n’étions pas en Haïti par hasard ou par une volonté du destin mais uniquement par choix. Nous n’avions pas à envisager un jour d’aller ailleurs comme tout le monde qui cherchait à fuir le pays pour diverses causes – la misère entre autres – mais nous avions pour devoir d’aimer Haïti, sur la base d’un choix, ce qui nous obligeait à travailler dur et à servir notre pays. Chez nous, Haïti chérie n’a jamais été une simple phrase mais une partie de notre âme. »

Durant votre enfance, la vie vous paraissait-elle belle et sans souci ?

« Non je n’ai pas connu le temps de la Perle des Antilles où il n’y avait aucun souci à se faire. La musique vantait toujours cette image mais je n’ai jamais eu la chance d’admirer la Perle des Antilles. Depuis mon enfance et jusqu’à ce jour, tout le monde se bat pour qu’Haïti devienne une perle. Par contre, ce que je sais, c’est que les fondateurs de la patrie haïtienne voulaient eux aussi que ce soit une perle. Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion et Henry Christophe en ont fait une perle rare quand ils ont proclamé l’indépendance. Nous en sommes fiers. En leur nom, nous devons continuer non pas de rêver mais de concrétiser leur vision. Cette vision n’était pas seulement politique mais aussi économique. Dessalines nourrissait une approche communaliste de partage assez large pour sortir ses compatriotes de l’esclavage et de l’extrême pauvreté. Pétion entendait étendre cette vision de partage à toute l’Amérique et Christophe au monde entier, se battant sans cesse pour unifier la nation sous ses armes, au nom de la croissance et de la création de richesses. Ils se ressemblaient tous en fait. Ils étaient obsédés par l’unité du pays, malgré leurs différences. J’ai eu la chance de trouver cet esprit d’unité dans ma famille. Je suis d’une famille dont la première marque de fabrique est l’unité absolue. Cela m’aide à rester uni avec mes compatriotes, avec le secteur privé et uni en tout temps et en tous lieux avec mes frères et sœurs. C’est pour cela que je me bats pour que le secteur privé conserve cet esprit d’unité et parle d’une même voix. »

« les cent premières entreprises haïtiennes payent 80 % des taxes et supportent tout le fardeau fiscal »

Vous voulez dire parler d’une même voix face à l’Etat ?
« Je veux dire parler d’une seule voix au pays tout entier et à l’Etat tout en respectant ses obligations. En fonction de cela, le secteur privé ne peut et ne doit jamais manquer à ses devoirs. La société civile doit toujours prendre le relais de l’Etat lorsqu’il manque à ses propres obligations. Par exemple, si le secteur privé ne paie pas ses taxes, il manque à ses devoirs et heureusement ce n’est pas le cas. Au contraire, le secteur privé remplit constamment ses devoirs et il n’est pas récompensé comme il devrait l’être. Le problème en Haïti, c’est que tout le monde croit dans l’Etat providence et voudrait être indemnisé pour tout sans remplir ses devoirs. Une foule de marchands ambulants prennent possession d’un terrain, le transforment en marché public, négligent leur cadre, ne se soucient pas des fils électriques qui un jour causent un court-circuit et brûlent tout, la première réaction est de manifester contre l’Etat et de demander à être remboursé… Ce n’est pas de ce secteur privé dont je parle mais de ceux qui payent et qui ne sont pas indemnisés quoi qu’il arrive. Aujourd’hui, en 2015, les cent premières entreprises haïtiennes payent 80 % des taxes et supportent tout le fardeau fiscal. Entre-temps, l’assiette fiscale n’est pas élargie. Cent entreprises ne peuvent pas porter toute la République sur leurs épaules. Nous voulons voir l’Etat faire face à ses responsabilités et accorder au secteur privé tout l’honneur qu’il mérite. Le secteur privé préconise, à travers le pays, une vision axée sur la légalité, s’arc-boute aux normes de la légalité et se trouve constamment en tête des contribuables qui payent le fisc. Sur cette base et en ma qualité de président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Ouest, je fais tout pour aider l’Etat à élargir son assiette fiscale, c’est-à-dire donner des idées pour faire augmenter l’assiette fiscale mais non la pression fiscale. »

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Chris Handal Photo par : Georges Harry Rouzier

Est-ce le cas aujourd’hui ? La pression fiscale est-elle en hausse ?
« On a tendance à prioriser la pression fiscale en augmentant subitement les taxes sur le secteur privé, sans l’avertir ni le consulter, en un temps de crise qui concerne tout le monde : l’Etat, le secteur privé et la société dans son ensemble. Pour réaliser un réajustement il faut d’abord s’ajuster de manière prévisionnelle et dans la concertation avec les opérateurs économiques. Une pression fiscale élevée ne garantit pas le développement d’un pays. C’est un élément macroéconomique, qui doit prendre en compte l’investissement, l’épargne, le déficit public et la croissance. L’effort de recouvrement des recettes de l’Etat pour faire face à ses urgences ne devrait pas peser sur le secteur privé qui est la garantie des rentrées mais dont le développement est retenu par des contraintes multiples. La pression fiscale diffère de la charge fiscale. C’est un degré d’intervention qui se mesure entre les recettes générales et la dimension du PIB dans une économie. Il faut donc réduire la pression fiscale sur le secteur privé parce que sa dimension financière reste liée à des contraintes qui ne favorisent pas sa croissance, en fonction notamment de la contrebande. La pression fiscale peut porter atteinte à l’emploi. Ce n’est pas la pression fiscale qui relance l’économie mais l’investissement et le crédit à l’investissement permettant de créer des emplois et de promouvoir l’épargne. C’est par ce biais que nous pourrions avoir en Haïti des millions de personnes payant leurs taxes et non 100 entreprises supportant 80 % des charges et auxquelles on demande davantage tous les jours ! »

Expliquez-vous tout cela aux membres de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Ouest ?
« Nous faisons de notre mieux ! Nous organisons avec la Sofihdes de nombreuses séances de formation et quand des problèmes de compréhension ou de litige se posent, nous les abordons d’abord entre nous. Nous sommes ouverts au dialogue avec l’Etat à tous les niveaux. D’ailleurs, comme président de la CCIO, je fais partie du conseil d’administration de l’APN, de l’EDH, de banques privées telle la BUH et d’autres instances, ce qui nous permet de discuter réellement des options et stratégies économiques en faveur, non pas seulement du secteur privé, mais de tout le pays. »

Est-ce cela qui a conduit au débat présidentiel organisé récemment par la Chambre avec les principaux candidats à la présidence ?
« Nous l’avions fait pour présenter au secteur privé les candidats à la présidence et les entendre sur leurs options par rapport aux affaires économiques de notre pays. On ne peut ignorer ceux qui sont appelés à aller aux commandes et avec lesquels nous aurons de toute façon à discuter et dialoguer. Le secteur privé doit s’impliquer et participer. Nous ne sommes pas des étrangers, mais des Haïtiens qui se soumettent aux lois et qui doivent les améliorer dans le cadre du droit des affaires. C’est la première fois que la Chambre prenait une telle initiative : assurer une compétition loyale et donner des éléments aux électeurs afin qu’ils puissent choisir le meilleur candidat. C’est un exercice qui nous tenait à cœur et le faire en partenariat avec la presse (Challenges, Le Nouvelliste, Radio Télé Caraïbes) nous a permis de couvrir un large auditoire. Nous sommes ouverts à d’autres initiatives semblables. Et chaque fois que l’Etat jugera nécessaire de nous consulter, nous l’aiderons également à adopter de bonnes décisions ! »

Avez-vous été approchés par l’Etat pour l’aider à prendre de bonnes décisions, par exemple dans l’élaboration du dernier budget de la République ?
« Malheureusement non ! La CCIO n’a pas été invitée à le faire. Le secteur privé a été surpris de voir beaucoup de taxes doubler d’un seul coup sans délai. Cela n’aide pas à planifier l’année fiscale. Je souhaite que l’an prochain l’on fasse appel à nous ! »

Vous voulez qu’on fasse appel à la CCIO ou à la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti, puisque vos statuts ne sont plus les mêmes depuis six ans ?
« Ecoutez… si on fait appel à la CCIO ou à la CCIH (Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti), on s’adresse à une entité unie qui ne décide pas sans l’autre. Il existe actuellement dix structures au sein de la CCIH dont celle de l’Ouest. L’actuelle présidente de la CCIH est l’entrepreneure Carline Joseph, la présidente de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Artibonite. Je suis le vice-président de la CCIH, qui assure la représentation nationale. Nous nous concertons toujours. Les membres actuels de la CCIO partagent la même vision que ce soit le vice-président Mackensen Gomez (le directeur général de la BUH), la 2e vice-présidente Martine Cuvilly (du groupe Coles), le trésorier, Laurent Tesserot de Automeca, Jean-Philippe Baussan de Agemar ou Eddy Deeb du groupe Deca. Nous sommes tous sur la même longueur d’onde. »

La CCIO peut-elle dire également si elle est sur la même longueur d’onde que le Forum économique qui regroupe des chambres de commerce n’appartenant pas à la CCIH ?
« Notre vision ne diffère pas du Forum économique nous sommes en consultation régulière avec les autres qui, comme nous, défendent les principes de croissance en faveur d’Haïti. »

On sent toutefois de la division entre vous lorsque certains de vos membres choisissent des voies que le Forum économique rejette, par exemple le Conseil économique binational Quisqueya entre le secteur privé haïtien et le secteur privé dominicain…
« Non cela ne veut pas dire que nous sommes divisés ! Je vous réponds tout de suite que ce projet ne représente pas le secteur privé haïtien, il s’agit d’un projet d’investissement entre deux groupes d’hommes d’affaires, des deux côtés de l’île mais ce projet ne représente pas le “secteur privé formel haïtien“. »

Avez-vous des contraintes qui vous empêchent d’atteindre les objectifs que vous vous êtes fixés ?
« Cela vient d’abord de l’attitude de nombreux commerçants et industriels qui ne sont pas encore à bord. En 1964, la loi exigeait que toute entreprise haïtienne fasse partie de la Chambre de Commerce, cette loi n’a jamais été abrogée. Si elle se trouvait appliquée, cela formaliserait l’informel. De 250 membres nous passerions à plusieurs milliers. La Chambre pourrait alors offrir davantage de services notamment au niveau des patentes et licences obligatoires exigées par la DGI. Il y aurait pour l’Etat de nouveaux revenus et ce type de partenariat public-privé serait gagnant-gagnant. Cela nous aiderait enfin à nous unir tous, quelle que soit la taille des entreprises. Nous parlerions d’une seule voix pour défendre nos intérêts et améliorer en Haïti le cadre des affaires. Pour le moment c’est notre plus grand souhait ! »