Charles Guy Étienne: Pour une éducation adaptée aux besoins des jeunes et du pays

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PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES
PHOTOGRAPHIES PAR TIMOTHE JACKSON/ CHALLENGES

Haïti peut espérer sortir de son sous-développement chronique si les jeunes qui représentent l’avenir du pays ont accès aux nouvelles technologies d’apprentissage. Le professeur Charles Guy Étienne y croit fermement et se prononce pour un nouveau système éducatif.
Par Cossy Roosevelt et Georges Allen

Charles Guy Étienne est né le 13 mai 1953 au Cap-Haïtien. Après avoir bouclé ses études classiques, il intègre la Faculté des Sciences d’Haïti (FSH) où il étudie le génie civil et la chimie. Une fois obtenu, ce diplôme lui permet d’aller approfondir ses connaissances en Chimie à l’Université Paul Sabatier de Toulouse (France). Avant même d’achever cette formation de haut niveau, il est appelé à prendre la tête du Collège Catts Pressoir à Port-au-Prince. Depuis son retour en Haïti en 1982, il dirige cette institution scolaire qui aujourd’hui est l’une des plus modernes sur le territoire national.

Parallèlement, Charles Guy Étienne a enseigné la Chimie à la FSH et la didactique de la Chimie à l’École normale supérieure. Les efforts consentis pendant de longues années dans le secteur de l’éducation lui ont valu plusieurs distinctions. Tout d’abord en 2013, est  honoré comme « Senior Fellow ASHOKA ». Par la suite, il obtient le prix « Charles Plaisimond de l’Excellence 2014 » de SOFIHDES, figure parmi les Top Ten finalistes de « Global Teachers Prize 2015 », et est l’un des médaillés d’or. Pour avoir réinventé l’apprentissage à l’école en Haïti, il est sorti champion du monde du concours organisé par LEGO Foundation en 2015. La toute dernière distinction en date obtenue par Charles Guy Étienne en 2017 fut le Life-Changer Service Award de « Partners of the Americas » .

 


 L’INTERVIEW 

 

Êtes-vous de ceux qui croient que le système éducatif haïtien est à repenser?

« Totalement. À tous les points de vue, parce qu’il ne répond plus à aucun besoin de développement. C’est un système qui a été conçu pour les années 40 et qui est encore en application. Il ne tient pas compte des nouvelles technologies, des nouvelles orientations, des nouveaux besoins du pays de manière générale. Repenser le système éducatif haïtien exige avant tout de former les directeurs d’école, de recycler les professeurs dont les compétences ne sont plus adaptées au mode d’apprentissage ayant pour outils de base les nouvelles technologies de l’information, de mieux construire des infrastructures scolaires et universitaires modernes, de redéfinir le rôle de l’école dans la société…donc le système est à repenser totalement ». 

Repenser totalement le système éducatif. Est-ce qu’il revient à l’État de lancer ce processus, de faire le premier pas?

« Non, du tout pas. C’est à nous tous éducateurs d’enclencher le processus devant aboutir à un autre système éducatif plus adapté aux besoins du pays. Nous autres au collège Catts Pressoir, par exemple, nous n’attendons pas l’État pour faire ce qu’on a à faire en lançant de nouvelles stratégies d’apprentissage. Nous pensons aussi que les particuliers doivent y participer en jouant leur partition car cette responsabilité est grande. Si on reste les bras croisés à attendre que l’État fasse le premier pas, cela ne se produira jamais. Nous les éducateurs, nous devons donner le ton et lancer le processus. Les directeurs d’école, les enseignants, les parents…nous avons tous notre rôle à jouer ». 

À vous entendre, nous avons l’impression que l’école d’aujourd’hui ne peut garantir l’avenir des générations futures…

« Pour plusieurs raisons. Tout d’abord au niveau du module ‘’sciences sociales’’ que nous autres au collège Catts Pressoir avons rebaptisé ‘’individus et société’’. C’est un module qui ne développe que des projections sur le passé, il n’y a pas de vision sur le futur. On répète souvent ‘’autrefois c’était, jadis on avait l’électricité,  jadis on avait la sécurité’’…On doit arrêter de ne parler que du passé, il faut préparer les jeunes pour qu’ils construisent eux-mêmes leur avenir. Quant aux disciplines scientifiques, n’en parlons pas! Comment peut -on continuer à demander à un enfant d’étudier par cœur des théories qu’il n’aura jamais l’opportunité de manipuler. Il va retenir la leçon pendant un certain temps et il sera demain face à un mode de développement pour lequel il n’était pas préparé. Aujourd’hui nous parlons ‘’d’intelligence artificielle’’ qui a rapport avec la haute technologie, la robotique. Actuellement chez nous, au niveau du nouveau secondaire, nous utilisons des tablettes, 70 % de nos livres sont numérisés et contiennent des vidéos sur le futur ». 

 

« Repenser le système éducatif haïtien exige de former des directeurs d’école, de recycler les professeurs dont les compétences ne sont plus adaptées, de mieux construire des infrastructures scolaires et universitaires modernes et de redéfinir le rôle de l’école dans
la société»

 

On présente souvent le bilinguisme dans l’éducation comme un facteur de blocage dans l’apprentissage. Est-ce que dans la logique qui voudrait qu’on repense le système éducatif en profondeur, il ne faudrait pas mieux opter pour une
seule langue ?

« Pour moi, le bilinguisme ne devrait pas représenter un obstacle dans l’apprentissage des jeunes. En fait, ce n’est pas la langue qui pose problème, c’est plutôt la structure de pensée. Je me demande si véritablement l’école haïtienne apprend aux jeunes à organiser leur pensée ? C’est l’étape fondamentale, la plus importante si vous voulez que les jeunes apprennent à structurer leur pensée et que l’école leur donne les outils nécessaires pour exprimer leur pensée. La cohabitation entre les deux langues, le créole et le français, ne constitue pas un problème, je parle par rapport aux expériences vécues. Ici à Catts Pressoir, les élèves s’expriment dans les deux langues officielles et convenablement. L’important c’est que la communication soit claire et précise, quelle que soit la langue : anglais, espagnol, français, créole… »

Vous encouragez l’utilisation du numérique dans l’apprentissage des élèves. Beaucoup pensent que cette technologie risque de mettre un terme à la pratique de la lecture. Êtes-vous aussi de cet avis ?

« C’est tout le contraire. Si je prends un livre d’espagnol, l’enfant fait mieux son apprentissage avec le support numérique parce qu’il y a de l’animation et ça l’incite à faire davantage de recherches approfondies. Au collège Catts Pressoir, le nombre de jeunes à pratiquer la lecture a augmenté considérablement grâce à l’introduction du support numérique. À plus forte raison, le numérique doit être considéré comme un objet indispensable, un outil très instructif ».  

Dans le projet de budget 2017-2018, l’éducation est priorisée. Que pensez-vous de cette décision ?

« C’est une excellente décision du gouvernement mais reste à savoir comment cet argent sera utilisé. Est-ce qu’il y a des plans bien définis pour atteindre les objectifs ? Est-ce que des stratégies efficaces ont été élaborées dans le cadre d’un système éducatif répondant aux besoins de développement ? Est-ce qu’on a prévu de doter les écoles, les lycées et les facultés publiques de nouvelles technologies d’apprentissage ?». 

Vous appartenez au secteur privé, un secteur qui compte près de 80% des écoles dans le pays. Nombreux sont ceux qui pensent que ce n’est pas une mauvaise chose… Quelle est votre réaction ?

« Je suis tout à fait d’accord avec ce point de vue. Je vais plus loin dans ma réflexion. 80% des écoles sont privées, mais est-ce que cela représente 80% de la population scolarisable ? Quand on prend l’effectif des écoles privées par rapport à l’effectif des écoles publiques, il y a 80% de locaux. Mais en termes de fréquentation, ce ne serait pas étonnant de voir qu’il y a 60% d’élèves dans les écoles privées et 40% dans les écoles publiques. Ce qui rend encore plus difficile la situation des jeunes dans le public.  Dans le privé, des salles de classe contiennent entre 30 et 60 élèves, alors que dans le public vous avez entre 80 et 100. Je suis persuadé que dans un pays comme Haïti, il nous faut un enseignement de qualité dans les écoles publiques. J’en suis convaincu, et cela fait déjà deux ans que nous avons commencé à accompagner les lycées et que nous partageons avec les directions des lycées les résultats de nos apprentissages. Nous avons offert 46 heures de formation à des directeurs de lycées et des cadres du ministère de l’éducation. Dans le cadre d’un projet, nous avons fait venir des lycéens au collège Catts Pressoir pour qu’ils puissent travailler avec nos enfants.   

DATES CLÉS
13 mai 1953 Naissance au Cap-Haïtien
2011 Digicel Entrepreneur de l’année, Éducation, Tourisme et Culture
2015 Champion du monde du concours organisé par LEGO Foundation
2017 Life-Changer Service Award de « Partners of the Americas» par LEGO Foundation

 

Cela fait déjà trois ans que nous expérimentons le baccalauréat unique. Les résultats sont-ils jusqu’ici positifs ?

« Il y a des avantages et il y a des inconvénients. Des inconvénients d’abord : les efforts que faisaient les élèves, l’accompagnement que donnaient les parents, tout a changé et la motivation n’est plus la même. En ce qui concerne les classes de fin d’études secondaires, on a remarqué que des programmes ne sont plus couverts comme auparavant. Est-ce que l’élimination des examens ne provoque pas également une baisse de niveau ? J’en ai bien l’impression. À en croire les responsables d’université, ça va de mal en pis. 

Les avantages sont d’abord d’ordre économique pour le gouvernement. Ils dépensent moins d’argent. Et nous souhaitons que l’argent non utilisé soit investi dans l’accompagnement pédagogique notamment. Quelles que soient les décisions prises par les responsables, je crois que les directeurs d’école, les enseignants et les parents doivent maintenir les exigences relatives à la qualité de la formation des jeunes. La façon d’organiser les examens officiels est une catastrophe. À quoi servent ces examens ? Un élève qui réussi son baccalauréat n’a accès à aucune université sans passer par un autre examen. Qu’est-ce qu’un élève peut faire avec un certificat délivré par le ministère de l’éducation ? Absolument rien ». 

La crise à l’UEH s’est aggravée ces dernières années au point de devenir un véritable cancer. Comment peut-on résoudre ce problème de manière durable ?

« En tant que citoyen, je pose souvent des questions: qu’est-ce qui est à la base de cette crise au niveau de l’UEH? Et quel est l’impact de cette crise sur les autres universités ? Quel que soit le gouvernement, on constate que l’UEH va de crise en crise depuis 1986.  Qu’est-ce qui est à la base de cette crise au niveau de l’UEH? J’aurais bien aimé comprendre mais je n’y arrive pas. Face à une telle crise sans issue apparemment, les jeunes des écoles classiques pensent à aller étudier à l’étranger. Ce qui nous amène aux questions suivantes: pour qui travaille-t-on et pourquoi travaille-t-on ? Un constat douloureux que je fais en tant que citoyen et en tant que directeur d’école: la plus grande université du pays est en crise de fonctionnement. Je ne comprends pas trop. Conséquence : à partir du moment où quelqu’un peut disposer de deux chambres et une toilette, il peut créer une « université » : c’est une insulte à une université digne de ce nom. Une université est un centre d’apprentissage de haut niveau,  un centre de recherche et de développement. Comment l’État peut-il permettre cette prolifération d’universités privées dans le pays ? La crise à l’UEH doit être résolue dans les plus brefs délais. Il faut arrêter de torpiller l’enseignement supérieur en Haïti. 

Par rapport à l’effritement des valeurs dans notre société, on rend l’école haïtienne en partie responsable puisque le civisme y est pratiquement absent. Est-ce le cas dans votre établissement?

« Le civisme est présent et de manière transversale. Le matin, il n’y a pas une seule classe qui ne commence sa journée de travail avec la prière, sans pour autant obliger quelqu’un à dire le ‘’notre père’’. Les jeunes sont invités à méditer, selon leur foi religieuse. Pas une journée de classe ne commence sans la montée du drapeau et tout le monde doit y assister à l’exception des témoins de Jéhovah qui ne reconnaissent pas l’hymne national. Le civisme est présent de manière transversale à l’école. Le professeur fait son entrée dans la salle, les élèves sont tenus de se mettre debout pour dire bonjour ; un élève de la terminale rentre dans une classe de primaire, les enfants se mettent debout pour le saluer…c’est le respect de la hiérarchie. Le civisme pour le civisme ne sert à rien, mais le civisme pour le développement est très utile. Par exemple, nous mettons l’emphase sur les énergies renouvelables et insistons sur la nécessité de promouvoir l’utilisation de ces ressources dans les communautés afin de favoriser le développement durable. C’est du civisme ! Les élèves font beaucoup de projets pour des orphelinats, ils organisent régulièrement des activités de collecte de fonds au profit de Grace Children Hospital qui prend en charge des enfants en situation de vulnérabilité. C’est du civisme ! Il faut dire aussi que de la première à  la sixième année, le livre d’instruction civique d’Odette Roy Fombrun est utilisé. Mais les élèves n’étudient pas seulement par cœur, ils font des jeux de rôle, ils ont des visites guidées et ils apprennent à vivre avec les autres. De la septième année à la classe de troisième, on utilise un livre intitulé : « la démocratie pour tous » pour faire des simulations. L’un des points forts du civisme c’est l’empathie, les élèves apprennent à vivre ensemble quelle que soit la différence, à se respecter l’un l’autre ». Le civisme disparaît dans les écoles mais aussi dans la vie. Prenons par exemple le non-respect des règlements de la circulation. Ces véhicules portant des plaques officielles, service de l’État, immatriculation temporaire (IT), organisation internationale (OI)  qui violent les règles de la circulation. C’est un manque de civisme. Vous mettez votre sirène, vous bloquez les contribuables. C’est un manque de civisme.

On assiste en ce moment au recrutement de la première classe de soldats dans le cadre de la réhabilitation des forces armées d’Haïti. Sentez-vous la nécessité de réapprendre aux jeunes à servir leur pays ?

« Il est tout à fait indispensable de leur réapprendre à servir leur pays. Cette année on a eu la présence d’un haut cadre de la DGI qui a fait une présentation sur  les taxes, les impôts, et a fait comprendre aux jeunes pourquoi il faut payer ses taxes. ‘’Il faut que chaque citoyen soit un acteur de changement dans sa communauté’’. Donc, si remobiliser l’armée c’est développer le corps du génie pour aller travailler dans les infrastructures, c’est préparer l’armée à s’impliquer dans les communautés pour favoriser leur développement…c’est une bonne chose, mais reste à voir également ce qu’ils vont faire de cette armée ».