Catts Pressoir ou « le défi de réinventer l’apprentissage »

22
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

Dans le réseau des écoles laïques en Haïti, un petit groupe se détache par une sorte de rupture avec les méthodes d’apprentissage traditionnelles et le recours à une pédagogie moderne et innovante. Catts Pressoir, situé en plein cœur de Port-au-Prince, en fait partie.

Près de la porte d’entrée du bureau du directeur général, un texte attire l’attention. Il s’agit d’une copie d’article placardée sur le mur et qui informe que le Collège Catts Pressoir a remporté le concours mondial « Le défi de réinventer l’apprentissage », organisé en 2015 par la Lego Foundation. Réinventer l’apprentissage, Charles Guy Etienne, aujourd’hui âgé de 63 ans, confie avoir commencé à le faire, il y a plus de 37 ans, après avoir abandonné des études de doctorat en chimie en France pour venir diriger cette école primaire et secondaire, à la demande de son beau-père. Nous sommes en 1981, deux ans avant la sortie du célèbre ordinateur personnel “Commodore 64”. Catts Pressoir s’en procurera un exemplaire trois ans plus tard.  «C’était pour les besoins de l’administration et  depuis, nous n’avons d’ailleurs jamais cessé d’informatiser et de numériser », explique Etienne.

Objectif : préparer l’avenir
Derrière cela, il y a une philosophie basée sur la croyance, dès cette époque, que les technologies allaient avoir un impact sur la vie de tout le monde. Celle-ci a été par la suite confortée par de nombreuses études selon lesquelles, d’ici à 2030, beaucoup de professions auront disparu et de nouvelles auront vu le jour. L’école ne peut pas faire abstraction de cela, estime le professeur Etienne. Elle est obligée de faire des projections sur l’avenir, poursuit-il. Un élève qui intègre l’école aujourd’hui  en première année sera en terminale en 2031, exemplifie-t-il. « Quel cursus lui proposer pour qu’il soit préparé ? », se demande le directeur général de Catts Pressoir. L’objectif, ajoute-t-il, est de préparer des Haïtiens capables de participer au développement de leur pays, qui gardent l’esprit haïtien, même si, après l’école classique, ils sont allés poursuivre leurs études dans les plus grandes universités du monde. Pour lui, réinventer l’apprentissage, c’est mettre en place un axe de travail que l’élève reste à même d’appliquer au quotidien, quelle que soit la matière enseignée. Il prend pour exemple les élèves de primaire qui apportent tous les matins à l’école des pépins et noyaux de fruits consommés à la maison. Le professeur se réjouit du fait que ces élèves apprennent à préparer des semences et à les mettre en terre pour en obtenir des pépinières, dans le cadre d’un projet qui vise à reboiser le pays. Les plantules sont distribuées dans des zones du pays où le besoin se fait sentir. C’est le cas, par exemple, de la commune de l’Arcahaie et de la localité de Vallue qui ont chacune reçu en don des dizaines de milliers de plantules avec des séances de formation pour les employés des mairies.  

Au collège Catts Pressoir, les écoliers ont accès aux nouvelles technologies.

Privilégier la recherche-acti on
Etienne évoque aussi l’initiative des élèves du secondaire qui, précise-t-il, ont mis à profit toutes leurs connaissances en mathématiques, en français, en sciences sociales, en économie et en entrepreneuriat, pour présenter un projet de transport en commun destiné, entre autres, à faciliter la vie d’un travailleur vivant au Cap-Haïtien et qui doit aller travailler à Port-au-Prince. Initiés à la recherche-action, ils sont allés jusqu’à réaliser une étude dans le but de transformer les actuels chauffeurs de taxi et de tap-tap en employés de la toute nouvelle compagnie de transport en commun. Invité à opiner sur l’expérience Catts Pressoir, l’ancien directeur général du ministère de l’Éducation Nationale, Rénold Telfort, salue une école dont les résultats aux examens officiels atteignent rarement moins de 100 % de réussite et sont tout aussi évidents à travers toute une série de compétences démontrées par les élèves. Un témoignage que le détenteur d’une maîtrise en sciences de l’éducation fonde sur le constat fait lors de visites d’exposition de projets liés notamment à l’électronique et au numérique. Il s’agit d’une expérience intéressante, selon lui, dans un pays où le système éducatif a la réputation de favoriser la relation avec les livres et la récitation sans mettre les apprenants en situation de démontrer leurs compétences.

Rodrigue Lalanne