Carole Demesmin

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Elle est «la voix de l’Haïti profonde». C’est peu dire de cette immense artiste en majuscule qui a fait de son engagement un véritable culte. Déjà trente-huit ans de carrière, ses chansons engagées qui racontent Haïti sous toutes les coutures n’ont pas pris une ride…

 

Aujourd’hui, aux milliers de jeunes haïtiens que l’instinct de survie transbahute allègrement vers le Chili, le Brésil…, Carole Demesmin fait encore l’injonction de Tounen Lakay (1) . Puisqu’à l’évidence les causes de nos malheurs sont pareilles aux mythes, entendez par là qu’elles ont la vie dure, les chansons de celle qui a pendant très longtemps porté la belle et heureuse étiquette de « Voix des sans voix », notamment ses chefs-d’œuvre musicaux qui insufflaient de l’espoir à la génération tourmentée, désespérée et meurtrie des années 80, n’ont rien perdu de leur actualité au XXIème siècle. La vie et l’œuvre de Carole Demesmin qui, partout et toujours revendique son haïtianité, nous apprennent une leçon vitale d’importance cardinale : « Par sa liberté et selon ses amours, l’homme fait gagner ou perdre de la valeur à l’univers ».

La native de la Cité de la reine Anacaona, ville de Léogâne, a tout fait par sa voix, par sa plume, par ses engagements sociaux, pour redonner définitivement à la première République noire une grandeur ancestrale perdue dans les vilenies, les impérities et les palinodies de nos dirigeants qui ne peuvent même pas guider leurs propres pas, titubant ainsi dans la grande marche de l’Histoire. Hélas ! « Je suis une artiste, une Haïtienne native natale. Je n’ai jamais changé de nationalité en dépit des offres qui m’ont été faites plus d’une fois. J’ai tenu à rester une Haïtienne, car j’ai toujours cru qu’Haïti est une terre de fierté et je tiens à être du nombre de ceux et celles qui font sa valeur », affirme, en hurlant presque, cette grande voix de la musique contemporaine haïtienne. À mesure que l’on furète dans l’histoire de cette femme qui fait délibérément de son âge un mystère, non par marronnage mais par sentiment d’égalité vis-à-vis de tous, petits ou grands, on commence à comprendre sa passion pour cet Art majeur, la Musique.

Destin choisi…
Le dieu de la musique n’a pas attendu que Carole passe l’âge de la puberté pour épouser son âme d’enfant. Celle dont le père se prénomme Mozart, comme le grand magicien germano-autrichien de la musique classique, Wolfgang Amadeus, a commencé à chanter très tôt. En effet, la Léogânaise n’a que treize (13) ans quand elle rejoint Les Trouvères de Léogâne, groupe musical qui faisait danser la Cité de la reine Anacaona à l’époque. Puisque son âge est aussi mystérieux que la pierre philosophale, contentons-nous de dire : de l’année de ses treize (13) ans à aujourd’hui, ce Tambour-major de la Culture haïtienne qui compte cinq disques à son répertoire a parcouru du chemin… Le génie musical de Carole s’explique par une parfaite combinaison de talents innés et d’expériences acquises. En fait, partie pour les États-Unis sur ordre de ses parents pour poursuivre ses études en 1970, elle a rencontré là-bas ceux qui allaient marquer profondément sa vie. Parmi ceux qui ont fait passer « l’Art demesmin » du clair-obscur à la lumière, citons : l’immense compositeur Jean-Claude Martineau dit Koralen, Paula Clermont Péan, Rodney Georges, Gerdès Fleurant…

Après tout…, la tristesse
Cette mambo, gardienne de la tradition vodou, qui vit entre les États-Unis et la Belgique mais dont le cœur bat en Haïti, est triste. Triste à l’image de son pays déjeté, où les Ti sous (2) des querelles séculaires paraissent intarissables. Oui ! Carole Demesmin ne peut qu’être triste puisque ses frères et sœurs haïtiens préfèrent aujourd’hui encore déambuler, sans vergognes, Sou chimen pèdi tan (3), au lieu de « se réconcilier avec leur identité et avec la vérité cachée dans leur passé… »

Georges Allen

1 Tounen Lakay (en français: retourner chez soi) est le titre d’une chanson de Carole Demesmin
2 Ti sous (en français : petite source), titre d’une chanson de Carole Demesmin
3 Sou chimen pèdi tan en français : sur le chemin qui mène nulle part, titre d’une chanson de Carole Demesmin