Cardinal Chibly Langlois: Une foi inébranlable dans le changement

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À l’occasion des fêtes de Pâques,  le Cardinal Chibly Langlois appelle les chrétiens catholiques d’Haïti à revigorer leur foi en Jésus Christ par la prière. Une communion indispensable à notre bien-être spirituel et au déclenchement du changement véritable souhaité dans le pays.
Par Cossy Roosevelt

Chibly Langlois est né  le 29 Novembre 1958 dans la Vallée de Jacmel où il  fait ses études primaires chez les Frères de l’Instruction Chrétienne. À Port-au-Prince, il a étudié aux Collèges « Les Frères Adrien du Sacré-Cœur », « Gérard Armant Joseph de Lalue » et « St Martial » pour le cycle secondaire. Puisqu’il fallait continuer ses études en vue du sacerdoce ministériel, il a été accueilli au Grand Séminaire Notre-Dame d’Haïti de 1985 à 1991 en Philosophie et en Théologie. Après son ordination diaconale le 14 Juillet 1991 et l’ordination sacerdotale le 22 septembre de la même année, il a passé trois ans comme vicaire à la Cathédrale de Jacmel. De 1994 à 1996, Chibly Langlois se retrouve à Rome pour des études en Théologie Pastorale avec orientation catéchistique, ce qui lui a permis d’obtenir une licence en Théologie. À son retour au pays,  il est nommé directeur diocésain pour la formation catéchistique avec pour responsabilité de développer le centre Diocésain non loin de l’Aviation de Jacmel. Une fraternité de la communauté religieuse des filles de Marie de Paridaens l’a assisté dans cette mission et a développé des manuels de formation en catéchèse. À cette tâche se sont ajoutées bien d’autres : Professeur en pastorale au Grand Séminaire et enseignant en catéchèse au collège Diocésain de Jacmel. Il a exercé ces ministères de 1996 à 2004, l’année où il a été nommé Évêque de Fort-Liberté. Cette nomination l’a conduit d’abord à Fort-Liberté ou il a exercé son ministère épiscopal de 2004 à 2011 et ensuite aux Cayes de 2011 à nos jours. En février 2014,  il a été élevé au rang de Cardinal par le Pape François.


 L’INTERVIEW 

Pendant le mois d’avril, les chrétiens haïtiens célèbrent les fêtes de Pâques. Quel est le message principal qui est véhiculé à cette occasion ?

« On ne peut vraiment saisir le message de Pâques si on ne le situe pas dans le contexte de ce que les apôtres ont vécu avec Jésus. Enthousiasmés par sa prédication, ils avaient tout abandonné pour le suivre pendant les trois ans de sa vie publique.  Ils voyaient leurs cœurs s’ouvrir à l’espérance car pour eux, Jésus était celui par qui se réalisait le dessein de Dieu sur le peuple d’Israël. Et voilà, un Vendredi saint, leur rêve s’est transformé en cauchemar. Le message de Jésus sur la proximité du règne de Dieu semblait être démenti par sa fin. Il n’y avait plus rien à espérer. Les pêcheurs galiléens sont retournés à leurs filets qu’ils avaient néanmoins déposés trois ans auparavant. 

Pourtant, le soir de Pâques, Jésus leur apparut. Il est vivant.  Leur désillusion n’a duré que l’espace d’un cillement. Ils sont envoyés aux quatre coins du monde pour annoncer la Bonne Nouvelle. La barque de l’Église est sur les flots emportée par le souffle de l’Esprit. Voilà Pâques. Dieu peut faire renaître l’espérance là où tout espoir est perdu. Il peut faire surgir la vie de la mort.

C’est un message qui parle au cœur de tout homme. La mort ne peut avoir le dernier mot. La haine ne saurait triompher de l’amour. Au matin de Pâques, une lueur s’est levée sur le monde. C’est l’aube d’une terre nouvelle où tous ceux qui croient en Jésus sont appelés à témoigner de l’irruption du Royaume de Dieu sur terre, en vivant de cette vie nouvelle qui a jailli du tombeau en ce premier jour de la nouvelle création. Rien n’est jamais perdu pour qui se confie à Dieu ». 

La période des fêtes de Pâques n’est-elle pas l’occasion de revigorer la foi des chrétiens catholiques en Haïti ?

« La période des fêtes de Pâques, comme vous le dites, est vraiment une occasion privilégiée pour revigorer la foi des chrétiens catholiques en Haïti comme celle des chrétiens catholiques du monde entier. Si le mystère chrétien part de l’Incarnation du Fils de Dieu, il n’a son point culminant que dans la passion du Christ, à savoir sa mort et sa résurrection. Toute la foi Chrétienne repose sur la mort et la résurrection du Christ. Car, si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi, nous dit l’Apôtre Paul. C’est pourquoi l’Église recommande aux chrétiens de faire leur Pâques chaque année. Aussi constate-t-on dans cette période que le chrétien catholique en général, et celui d’Haïti en particulier, fréquente davantage les différentes célébrations de l’Église.

L’Église, au cours du temps pascal, propose également aux chrétiens, à travers la liturgie, les plus beaux textes bibliques pouvant les aider à mieux entrer dans le mystère de la passion. À travers ces textes, c’est le Christ lui-même qui est accueilli, parce que sans le Christ, le chrétien sait qu’il ne peut rien faire. La longue période de Pâques avec les apparitions du Ressuscité a également cet objectif de renforcer la foi des disciples du Christ en sa vivante présence au milieu d’eux. C’est donc une occasion privilégiée pour nos fidèles catholiques de raviver leur foi ».

L’Église catholique d’Haïti se porte-t-elle bien ? Aujourd’hui joue-t-elle parfaitement bien son rôle dans la communauté haïtienne ? Comment contribue-t-elle au développement durable du pays ?

« L’Église catholique d’Haïti guidée par l’Esprit Saint se porte bien. Elle continue de remplir la mission que son Chef et Seigneur lui a confiée, celle d’annoncer la Bonne Nouvelle du salut à l’ensemble de l’humanité . Je dois rappeler aux lecteurs de Challenges Magazine l’étroite solidarité de l’Église avec l’ensemble de la famille humaine. L’Église a toujours, au long des siècles, eu conscience de cela. Voilà pourquoi le deuxième concile de Vatican, dans sa constitution pastorale « l’Église dans le monde de ce temps » , affirme que « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur ».
Ceci dit, la situation dans laquelle vit le peuple haïtien ne laisse pas l’Église indifférente. En outre, il n’y a pas non plus de chrétien désincarné. En tant qu’homme haïtien, le chrétien catholique fait face aux mêmes difficultés que n’importe quel homme haïtien.

Notre Église continue de bien jouer son rôle dans la communauté haïtienne. Elle continue d’être au côté du peuple haïtien dans sa quête d’une vie meilleure. Elle est davantage présente surtout dans les moments les plus difficiles, dans les moments de crise ou encore de catastrophe naturelle. 

À la question de savoir comment l’Église contribue au développement durable du pays, je dirais que c’est à travers l’ensemble de ses institutions qu’elle apporte sa précieuse contribution. Le développement durable doit passer nécessairement par l’éducation des enfants et des jeunes, par l’état de droit, par l’agriculture et j’en passe ». 

Le Pape François accorde beaucoup plus d’importance à Haïti, et ceci depuis votre consécration comme premier Cardinal haïtien. Le Saint-Père porte un intérêt très particulier à la communauté chrétienne d’Haïti ?

« De diverses manières, le Pape François exprime sa sollicitude pour Haïti. Ce qui porte chacun de nous à être plus attentif aux messages et aux interventions de sa Sainteté le Pape François en faveur d’Haïti.

Le « J’aime Haïti » que j’entends très souvent de la bouche du Saint-Père pousse ses racines dans l’Amour du Bon Pasteur qui veut des jours meilleurs pour tout le pays et pour la communauté chrétienne d’Haïti. Sa sollicitude s’exprime à travers des actions et des interventions concrètes dans des moments précis de la vie du Peuple Haïtien. Je me rappelle son intervention en 2015 lors de la conférence internationale qu’il a convoquée cinq ans après le séisme. Il a pris soin de souligner aux participants les trois piliers fondamentaux sur lesquels s’appuie la vie de l’Église d’Haïti.  Il a mis l’accent sur la personne humaine, la communion ecclésiale et l’Église locale.

La marque pastorale de notre Saint-Père se lit dans ce message qui oriente encore nos actions. La personne humaine est au centre de tout, tel que le Pape François le prouve dans toutes ses interventions et rencontres. Sans discrimination aucune, les Chrétiens d’Haïti doivent travailler à mettre la personne humaine au cœur de tout ce qui se fait, au centre de l’action ecclésiale ». 

«La mort ne peut avoir le dernier mot. La haine ne saurait triompher de l’amour. Au matin de Pâques, une lueur s’est levée sur le monde. C’est l’aube d’une terre nouvelle. .»

DATES CLÉS
29 novembre 1958 Naissance à La Vallée de Jacmel
Juillet 1991 Ordination diaconale
Septembre 1991 Ordination sacerdotale
2004 Évêque de Fort-Liberté
2011 Évêque des Cayes
Février 2014 Cardinal haïtien

Depuis l’arrivée du Pape François au Vatican qu’est-ce qui a changé au sein de la communauté chrétienne catholique dans le monde, et en particulier en Haïti ?

« Nous venons à peine de célébrer le quatrième anniversaire de l’élection du Pape François à la chaire de Pierre. Grâce aux différents enseignements du Pontife romain, l’Église tout entière prend davantage conscience de sa vocation essentiellement missionnaire. Elle a reçu la mission d’aller annoncer la Bonne Nouvelle, d’aller faire des disciples . Le Pape François, dans son exhortation apostolique « Evangelii Gaudium »  parle d’une Église en sortie . Celle-ci est appelée à aller dans les périphéries existentielles pour annoncer l’Évangile. Elle est aussi appelée à ouvrir grandes ses portes pour accueillir tous ceux qui veulent rencontrer le Dieu de miséricorde. Elle ne doit plus se refermer sur elle-même.

L’Église vient de vivre une année de grâce spéciale, l’année de la Miséricorde qui s’est clôturée le 20 novembre 2016. Nous en avons grandement profité pour expérimenter le cœur miséricordieux de notre Dieu.  « Voici venu le temps de la miséricorde », écrit le Pape François dans sa Lettre apostolique « Misericordia et misera » . En peu de mots, je pourrais dire que c’est ce qui a changé dans notre mentalité de chrétien haïtien ».

Il semble que l’Église Catholique est aujourd’hui plus ouverte sur plusieurs questions telles l’homosexualité, les relations avec des religions de différentes tendances. Votre avis?

« Tout ce qui touche l’homme ou la femme dans sa vie, comme la pratique religieuse ou la sexualité, tout trouve écho dans le cœur de l’Église Catholique. Et quand le Pape prône une Église en sortie, c’est exactement une démarche qui nous porte à la rencontre des autres dans leur situation. C’est une démarche vers le dialogue, l’écoute pastorale. Dieu nous conduit par des chemins imprévus, inattendus pour rencontrer l’humain dans sa réalité de manière à le conduire à lui.

Ceci dit, l’Église de tout temps reste toujours à l’écoute de l’Esprit Saint pour qu’à la manière du Christ elle agisse comme l’envoyé qui ne condamne ni ne juge, mais sauve. Les démarches pastorales de l’Église vis-à-vis de l’homosexualité, des religions de toutes tendances et de tout ce qui est humain s’inscrivent dans l’attitude du Bon Pasteur qui vient à notre rencontre pour nous sauver (Jean 3,17 ; 12,47) ». 

À travers la Conférence des Évêques d’Haïti (CEH), vous vous êtes engagé plus d’une fois dans la recherche de solutions à la crise électorale qui risquait de déboucher sur un chaos. Comment voyez-vous le niveau de stabilité politique dans le pays après l’investiture du président Jovenel Moïse ?

« Mon intervention au nom de la Conférence des Évêques d’Haïti dans la recherche de solution à la crise électorale a bien exprimé l’implication de l’Église d’Haïti de manière concrète dans la vie du pays. L’Église reste très attentive à ce qui se passe et se vit dans la société. Actuellement, je peux dire que la stabilité politique dans le pays reste à un niveau toujours fragile parce que la manière de faire de la politique dans ce pays reste à corriger. On ne change pas une mentalité du jour au lendemain. L’actuelle situation, entre autres, sociale, politique et économique d’Haïti est un cri à la solidarité, au dialogue, à l’entente et à l’union qui rend fort plutôt qu’à tout ce qui s’oppose à son avancement. Je reste confiant que le grand désir de l’Haïtien d’un pays où il fait bon de vivre en frères et sœurs va nous aider à prendre les voies et moyens pour renforcer cette stabilité politique qui constitue une des conditions du développement et de la paix ».

Quel devrait être le comportement des nouvelles autorités par rapport à notre stabilité politique jugée fragile ?

« La stabilité politique d’Haïti est en effet fragile. Les causes sont multiples.  C’est sur ces causes qu’il faut agir pour traiter le mal à la racine : 

Il y a d’abord cette faiblesse des institutions démocratiques à laquelle il faut remédier.  Les partis politiques ne le sont que de nom ; les espaces de participation du peuple à la gestion de la vie publique tels les assemblées départementales, communales ne sont que des vœux pieux ; on n’a pas encore trouvé la bonne formule pour la création d’un organisme électoral stable et fiable. 

Il y a ensuite la situation misérable de la majeure partie de notre population qui engendre une situation de frustration et des sentiments de révoltes. Il y a encore le taux de chômage élevé de la population et à cause de cela trop de gens désœuvrés sont disponibles à répondre aux sollicitations des agitateurs politiques. Il y a aussi l’éducation civique qui est négligée dans les écoles et les familles.

Pour consolider la démocratie, il faudrait renforcer les institutions, l’économie et éduquer la population à la conscience ».  

Le peuple mise beaucoup sur les nouvelles autorités qui promettent d’ailleurs d’apporter un véritable changement. Quel rôle peut jouer l’Église Catholique en ce sens ?

« Depuis ce cri du Saint Pape Jean Paul II « il faut que quelque chose change ici » l’Église d’Haïti a pris l’engagement d’accompagner le peuple haïtien sur le chemin laborieux de la démocratie et elle a toujours tenu parole. Elle l’a fait et le fera toujours en encourageant la participation citoyenne dans les initiatives en faveur de la démocratie, en dénonçant les dérives anti démocratiques, en mettant ses institutions au service de la démocratie et de la promotion des droits de l’homme. Malgré ses faibles moyens, elle a promu des initiatives de développement sectoriel grâce à l’implication de la CARITAS auprès des paysans et d’autres groupes organisés ; L’Église se fait encore disponible pour qu’au niveau de la nation, un véritable dialogue puisse être réalisé autour des enjeux majeurs qui concernent l’établissement de la démocratie en Haïti et l’épanouissement intégral de l’homme haïtien. Mais l’Église ne prétend pas avoir la potion miracle qui éradiquerait tous les maux dont souffre Haïti. Elle veut se faire partenaire des hommes et des femmes de bonne volonté de toutes tendances et de toutes confessions pour chercher ensemble la voie qui mènerait à ce changement tant désiré ».

Y a-t-il encore un espoir que le pays retourne sur la voie du progrès et du développement ?

« Le chrétien est celui qui espère contre toute espérance. Ce serait offenser Dieu que de perdre tout espoir que le pays puisse retourner sur la voie du progrès et du développement. Ce qui est impossible à l’homme, est possible à Dieu. Il faut reconnaître en toute vérité que la situation de notre chère Haïti est plus critique après le passage de Matthew. Il y a aussi l’instabilité politique qui nous empêche d’avancer sur le chemin du progrès. Cependant tout n’est pas fini. Nous venons de renouveler notre personnel politique presque à tous les niveaux. Nous sommes désormais en droit d’espérer qu’avec ces nouveaux élus le pays prenne définitivement le chemin du progrès, du développement et de la stabilité. Que ce peuple vive des jours meilleurs et que le Christ Ressuscité l’éclaire et le guide dans sa quête d’une vie plus humaine, juste et fraternelle ».

 

Cf. Mt 28,18-20 ; Mc16,15-18.
Vatican II, Constitution pastorale de « Ecclesia in mundo huius temporis » (Gaudium et Spes).
Vatican II, Constitution pastorale de « Ecclesia in mundo huius temporis » (Gaudium et Spes), No 1. Cf. Mt 28,19.
Pape François, Exhortation apostolique « Evangelii Gaudium » sur l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui, Vatican 24 novembre 2013.
Pape François, Lettre apostolique « Misericordia et misera » en conclusion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, Vatican 20 novembre 2016, no 21.
« Espérant contre toute Espérance , Abraham crut et devint ainsi père d’une multitude de peuples » (Rm 4,18).