Budget 2018-2019, la vision de Jovenel Moïse en souffrance

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Timothe Jackson/ Challenges
Timothe Jackson/ Challenges

Chiffré à 175 milliards de gourdes (environ 2 milliards de dollars américains), le projet de budget pour l’exercice fiscal 2018-2019 connaît une hausse de près de 23 % par rapport à celui de l’année précédente. Le secteur politique, une fois de plus, a raflé la part du lion. Des économistes craignent que l’augmentation des recettes de l’État ne soit vite absorbée par les dépenses courantes de l’administration publique dont la masse salariale représente plus de 50 %.
Par Wandy Charles

Le projet de budget 2018-2019 s’inscrit dans un contexte de resserrement des contraintes de financement de l’économie, comme l’avait clairement indiqué Jack Guy Lafontant, alors Premier ministre, dans sa lettre de cadrage. Cependant, le document devra être suffisamment ambitieux pour s’attaquer à un ensemble de problèmes structurels auxquels est confronté le pays. Il s’agit par exemple de stimuler le développement des secteurs à fort potentiel et d’insuffler une dynamique de croissance équilibrée. Les responsables de l’État s’attendent aussi à ce que cette loi de finances, une fois votée au Parlement haïtien, puisse préserver la stabilité macroéconomique, créer un environnement favorable aux investissements, renforcer le partenariat public-privé sur les grands chantiers, promouvoir le développement du secteur agricole et celui des infrastructures, faciliter la réforme des finances publiques.

 

iStock / Getty Images
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Les axes prioritaires
Les recettes engrangées sont censées être orientées vers l’atteinte des objectifs identifiés à travers les sept axes prioritaires du gouvernement, à savoir : la transformation d’Haïti en une destination d’investissement; l’augmentation de la production agricole et l’amélioration de l’environnement; le renforcement des infrastructures hydrauliques et sanitaires ; l’amélioration des infrastructures et la qualité de l’éducation; la construction des Infrastructures énergétiques, routières et portuaires; la réforme de l’État et le maintien de la stabilité politique et sociale ; la promotion de la stabilité à l’aide de projets sociaux.

Le gâteau est petit
Notre budget est insignifiant. Il stagne autour de deux milliards de dollars américains, alors que la République Dominicaine ambitionne de collecter plus de 17 milliards de dollars. Pour le professeur d’Économie Eddy Labossière, le maigre montant de la loi de finances haïtienne est un premier obstacle qui limite fortement l’équipe gouvernementale dans ses projets. De plus, avec des ressources aussi limitées, les départements risquent de n’en tirer que des miettes. « Pas assez de moyens pour un partage équitable. Plus de 80 % des fonds sont donc concentrés dans la République de Port-au-Prince », déplore le président de l’Association Haïtiennes des Économistes. Le responsable du Group croissance attitre également l’attention sur le fait que le gouvernement ne pourra plus compter sur les taxes pétrolières qui totaliseraient 20 milliards de gourdes. À ce rythme, Kesner Pharel affirme que la croissance prévue pour l’exercice 2018-2019 ne sera pas au rendez-vous, tout comme celui de l’année dernière. La croissance de 3,9 % n’a pu être atteinte, rappelle l’économiste qui prédit une croissance de 2 % au mieux, dans les conditions actuelles. L’économiste Etzer Emile partage cet avis et ajoute : « les 20 milliards de gourdes sont désormais hypothétiques, vu l’ajustement raté des prix à la pompe et la difficulté qu’il y aura à l’avenir pour réussir à réviser à nouveau ces prix à la hausse ». 

 

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Un budget de
fonctionnement et non d’investissement
De la modique somme de deux milliards de dollars américains répartie dans la loi de finances 2018-2019, le gouvernement entend dépenser plus de 446 millions de dollars pour les biens et services de l’État, alors que seulement 307 millions de dollars américains sont réservés pour les investissements sociaux à travers le financement du Trésor Public. De plus, à travers ce budget, la centralisation a atteint son paroxysme. Les experts qui ont travaillé sur le document ont décidé d’allouer environ 70 % du budget national au département de l’Ouest et moins de 1 % au département du Nord-Est. Une décision dénoncée par l’économiste Kesner Pharel. Que reste-t-il pour les 9 autres départements géographiques du pays ? Ce budget démontre que la décentralisation n’a nullement été prise en compte. En effet, environ 50 % des fonds engagés dans le document doivent servir à payer les employés de l’Administration Publique. Il en faut 30 % de plus pour faire fonctionner l’État. Du reste, 10 % seront prélevés pour financer d’autres rubriques dont les subventions. Finalement, pour financer ses projets, l’État consacre moins de 10 % de l’argent mobilisé dans la loi de finances.

Propositions pour un « meilleur budget »
L’élaboration et l’application d’une loi de finances sont l’affaire de toute la population, et ne sauraient être l’apanage des dirigeants politiques, comme le soutiennent de nombreux économistes. Le PDG du Group croissance, Kesner Pharel, se prononce en faveur d’un « budget participatif ». En ce sens, il espère que ce document considéré comme l’expression de la politique économique d’un gouvernement, tiendra compte de l’avis des citoyens. De son côté, le président de l’Association Haïtienne des Économistes (AHE) plaide pour un budget de la République et non du gouvernement. Selon Eddy Labossière, on est encore bien loin de tout cela, car le modèle en vigueur actuellement est incapable de produire des résultats. Intervenant sur le dossier, l’ex-colonel Himmler Rébu, reconverti en homme politique, insiste sur la nécessité de déconcentrer les recettes de l’État. « Pour sortir le pays de ce bourbier, il faut absolument allouer des fonds substantiels aux collectivités territoriales », précise l’ancien ministre des Sports. Himmler Rébu recommande de démarrer le développement tant souhaité dans « l’arrière-pays ». Cet avis est partagé par Eddy Labossière qui encourage l’élaboration d’une loi de finances prenant en compte les régions les plus reculées. Cependant, il admet que le budget à lui seul ne peut financer le décollage économique du pays. « Il faut de préférence des mesures structurelles », explique l’économiste Eddy Labossière. Pour remettre Haïti sur de bons rails, le professeur préconise enfin de grandes réformes au niveau de l’économie nationale et une relance effective de la production nationale.