Bénédique Paul : L’entrepreneuriat absent de l’économie haïtienne

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Photographie par Ralph T. Joseph / Challenges

Ingénieur agroéconomiste, Bénédique Paul détient un Doctorat en sciences économiques, après un Master en sciences des organisations et des institutions et un Master of science en
économie des projets. Il enseigne à l’Université Quisqueya (où il dirige le Centre de Recherche en Gestion et en Économie du Développement, CREGED) et à l’Université d’État d’Haïti. Ses recherches portent sur les stratégies de développement, en particulier l’entrepreneuriat et les innovations.

Depuis quelques années, notamment après le séisme du 12 janvier, l’entrepreneuriat est sur presque toutes les lèvres en Haïti. Certains disent « entreprenariat », d’autres parlent d’« entrepreneuriat ». Ceux-là ignorent que le terme « entrepreneur » a existé avant celui d’« entrepreneuriat ». Pour moi, l’entrepreneuriat reste une stratégie de développement plus digne que l’assistance ou l’assistanat. C’est pourquoi il mérite une attention particulière, dans un pays pauvre comme Haïti.

Pour développer l’entrepreneuriat en Haïti, j’estime qu’il faut déconstruire deux demi-vérités : « fanm se poto mitan » et « Haïti est un pays essentiellement agricole ». L’objectif est d’inclure réellement les secteurs économiques les plus importants dans le mouvement entrepreneurial, avec des innovations institutionnelles qui accompagnent celui-ci et libèrent l’esprit entrepreneurial des Haïtiens, quelle que soit leur occupation économique.

Nous nous plaisons à dire que les femmes sont les piliers de l’économie. C’est une hypocrisie généralisée, tant elles sont marginalisées ou absentes des instances de décisions économiques. Très actives dans l’économie informelle, leurs actions et leurs contributions sont rendues invisibles statistiquement. Le secteur informel où elles exercent est tantôt vu de manière romantique, tantôt balkanisé. Tandis que dans l’économie formelle, les femmes sont pratiquement absentes des conseils d’administration des principales grandes entreprises du pays. Nul besoin de parler du Parlement qui fabrique les règles.

« La tertiarisation grandissante de l’économie haïtienne représentait 57% du Produit Intérieur Brut en 2015 »

 

Dans le cas de l’agriculture, deuxième plus gros contributeur à la richesse nationale et premier fournisseur d’emplois (en particulier dans le milieu rural), l’entrepreneuriat n’est pas reconnu légalement. Le secteur est en déclin et sa contribution (22% du PIB en 2015) ne fait plus l’essence de l’économie nationale. De nouveaux investissements lui sont assignés, mais les efforts de création d’un statut d’entrepreneur agricole sont partiels et toujours en instance. Quelle exclusion donc !
Quelle violation des droits à l’épanouissement économique de ceux qui nous nourrissent ! La dynamisation de ce secteur nécessite un soutien financier mais aussi institutionnel.

Après avoir fait ces deux constats, une vérité reste à promouvoir : il s’agit de développer l’entrepreneuriat dans les services, le seul secteur en expansion. Vu la tertiarisation grandissante de l’économie haïtienne (57% du PIB en 2015), l’entrepreneuriat dans les services représente une fenêtre d’opportunités qui ne devrait pas être négligée. D’ailleurs ce secteur tertiaire bénéficie d’un nouveau souffle apporté par les TIC.

Dans ce regard porté sur le développement nécessaire de l’entrepreneuriat en vue d’un développement économique porté par les Haïtiens, il est clair que les acteurs des principaux secteurs d’activités économiques, à savoir l’agriculture, le commerce et les services, doivent être impliqués dans le mouvement entrepreneurial. Le secteur tertiaire est d’ailleurs scindé, par certains auteurs comme Foote et Hatt, en secteur tertiaire (services à la personne) et secteur quaternaire (services aux entreprises, transport, communication, finances et administration publique), tant il devient hétérogène et dynamique.