“Ayiti mon amour” fait un pas de plus vers les Oscars

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TATIANA MORA LIAUTAUD
TATIANA MORA LIAUTAUD

Le film de la réalisatrice haïtienne Guetty Felin fait partie des longs-métrages présélectionnés aux Oscars 2018 dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère, comme l’a annoncé l’Académie des arts et sciences du cinéma. “Ayiti mon amour” pourrait bien remporter l’une des plus prestigieuses récompenses cinématographiques décernées chaque année et destinées à saluer l’excellence des productions internationales du cinéma.

Le 5 Octobre dernier, Guetty Felin apprenait que son film “Ayiti mon amour” était choisi pour représenter Haïti dans la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Comme Haïti, 92 autres pays ont présenté cette année des films à l’Académie. C’est une première pour Haïti mais également pour d’autres participants comme le Honduras, le Mozambique, le Sénégal et la Syrie. “Ayiti mon amour” est une sorte de fable magique, une œuvre qui se situe entre fiction et documentaire et se déroule en Haïti, cinq ans après le tremblement de terre dévastateur du 12 Janvier 2010. Dans le récit néoréaliste de Guetty Felin, on retrouve les histoires de trois personnages poignants : Orphée, le jeune qui fait difficilement le deuil de son père ; Jaurès, le vieux pêcheur de poissons préoccupé par les changements climatiques ; et Ama, la muse qui cherche à sortir du roman de son auteur. Ces trois histoires se mélangent avec grâce sous fond d’images maritimes et terrestres de la côte haïtienne. « Je voulais réaliser un film intimiste avec des personnages un peu atypiques, avec leur chaleur et leur pudeur » nous confie la première femme d’origine haïtienne à avoir réalisé un long-métrage de fiction entièrement filmé en Haïti.
Le film tourné à Kabic, un petit village de pêcheurs a l’extérieur de Jacmel, est avant tout une déclaration d’amour poétique à la perle des Antilles. « J’aime ce pays par-dessus tout », explique la talentueuse réalisatrice, « mais nous avons une relation compliquée : il me frustre, me met en colère, il m’émeut et me hante à la fois ». D’ailleurs, depuis son enfance, Guetty tempère ses sentiments partagés sur Haïti grâce au cinéma : « Depuis toute petite, voir des gens bouger sur un écran lumineux me fascinait. Le cinéma était pour moi un lieu de fantasme, une échappatoire pour oublier que nous vivions alors sous un régime totalitaire. » Depuis, elle met toutes ses émotions au service de son art pour en tirer sans cesse le meilleur. « Malgré la misère et la détresse, je cherche toujours à donner un peu de grâce, de beauté et de poésie au quotidien. Mes films sont comme un miroir que je tends à mes compatriotes. Je cherche à raconter Haïti autrement loin des clichés que nous avons l’habitude de voir, parce qu’Haïti n’est pas qu’une terre de troubles politiques et de catastrophes naturelles ». La mer, les couchers de soleil, les récifs, tant de composants de la vie quotidienne sont ici réunis pour faire de ce film d’auteur un conte merveilleux et féerique.

Cette fiction qui a reçu de nombreux prix pour l’année 2017 a déjà fait le tour du Monde à travers une vingtaine de festivals internationaux. Même si le long-métrage a su retenir l’attention du comité de sélection, le chemin à parcourir est encore long. Pour qu’Haïti soit représenté en février 2018 à la 90e cérémonie des Oscars, il faut encore que le Comité exécutif visionne les 92 films en lice. Puis l’Académie fera connaître sa shortlist de 9 films début décembre et ce n’est qu’après que nous connaîtrons enfin les 5 films nominés.
C’est un pas de plus vers la consécration pour la réalisatrice Guetty Felin mais également pour ses proches puisque le cinéma reste avant tout une affaire de famille. « Ce film, je l’ai fait avec un tout petit budget mais beaucoup d’exigences. Heureusement, j’ai la chance d’être entourée de personnes très talentueuses comme mon mari Hervé Cohen qui est cinématographe, mon fils aîné qui a été mon premier assistant sur ce film et mon deuxième en tant qu’acteur…sans oublier bien sûr ma famille de cinéma, ma tribu. »
Loin de n’être qu’une victoire personnelle, cette sélection c’est aussi et surtout une grande première dans l’histoire cinématographique d’Haïti. Si l’année dernière le réalisateur haïtien Raoul Peck était nommé aux Oscars pour son documentaire “Je ne suis pas votre nègre”, celui-ci l’était de façon indépendante. C’est pourquoi Guetty Felin compte sur le soutien de son pays et surtout du Ministère de la Culture pour l’encourager dans cette campagne. « Malheureusement, on ne prend pas le cinéma assez au sérieux ici et j’ai souvent l’impression que c’est le parent pauvre de la culture », déplore-t-elle.

Voilà pour Guetty l’occasion rêvée de mettre en lumière cet art qui l’est encore trop peu dans son pays. « Je souhaite voir une vraie industrie du cinéma en Haïti, pour que la nouvelle génération de cinéastes puisse émerger » confie-t-elle à Challenges, avant d’ajouter : « j’aimerais voir la création d’un bureau du cinéma au sein du ministère de la culture. Je crois profondément dans le cinéma pour aider Haïti à façonner son propre regard et nous sortir de l’isolement. J’espère que notre course vers les Oscars pourra transformer ce fantasme en réalité. »

Leslie Gelrubin Benitah