Axelle Liautaud

1848
T. Mora Liautaud / Challenges

Née en Haïti d’une famille d’entrepreneurs, d’écrivains et d’hommes politiques, Axelle Liautaud est l’une des personnalités haïtiennes les plus attachantes. Qu’entrevoit-elle pour  2016 ?
Par Adyjeangardy 

POUR L’AMOUR DE L’ART HAÏTIEN

Chaque 1er janvier, Axelle Liautaud, présidente du conseil d’administration du Centre d’art et qui a été commissaire d’exposition au Musée d’art naïf de la ville de Paris (Halle Saint-Pierre), se souvient des racines historiques de son pays et rappelle que sa mission est d’en perpétuer les idéaux. Elle a choisi l’art pour atteindre les objectifs qu’elle s’est donnés. Elle aborde 2016 avec un enthousiasme débordant. Celle qui a préparé au Musée Bass de Miami l’exposition Allegories of Haïtian Art, avec la collection du cinéaste Jonathan Demme, estime que 2016 peut être l’année de la renaissance pour l’art et l’artisanat haïtiens.
Sa détermination à promouvoir la culture haïtienne s’apparente à un sacerdoce. Elle puise son inspiration dans l’histoire. Son père, l’historien Jean Liautaud, qui vouait sa fortune à la Société d’histoire et de géographie, et sa mère, Lucienne Liautaud Champana, promotrice de la culture haïtienne à travers ses créations, admiraient sa passion. L’engagement dans sa famille est héréditaire. Elle rappelle par exemple son attachement à l’une de ses arrière-grands-mères, MarieJeanne Lamartinière, qui défendit le fort de la Crête à Pierrot, sabre à la main.
Que souhaite réaliser Axelle Liautaud en 2016 au niveau du Centre d’art ? Quels sont ses autres projets ? Autant de questions à éclaircir.

L’INTERVIEW

Pouvez-vous nous retracer votre parcours ?
 « J’ai consacré toute ma vie à l’art et à la culture. Dès mon plus jeune âge, j’ai fréquenté le Centre d’art et je me suis initiée à l’histoire de l’art. Je m’y suis accrochée et, durant mes voyages d’études en Europe et aux Etats-Unis, j’ai emmené cette partie d’Haïti dans mes bagages. J’ai fréquenté la Factory d’Andy Warhol et développé des rapports d’amitié avec Jeffrey Lew, l’un des moteurs de la scène artistique new yorkaise des années 80 et 90. J’ai travaillé avec Virgil Young à la réalisation d’une collection de tableaux pailletés, en collaboration avec de grands artistes américains tels Keith Haring, Alison Saar, etc. J’ai collaboré ensuite avec de nombreux musées dans l’élaboration d’expositions d’art haïtien, notamment avec le Fowler Museum de Los Angeles pour The Sacred Arts of Vodou et le Frost Art Museum de Miami pour Lespri Endepandan. Je suis aussi connue comme une créatrice de meubles, bijoux, accessoires de mode et de maison, je travaille en collabora
tion avec des artistes et des artisans pour la création d’objets uniques vendus à travers le monde. Commissaire d’exposition au Musée d’Art naïf de la ville de Paris, à l’OEA, à Washington et au Musée Bass de Miami pour l’exposition Allegories of Haïtian Art, je suis devenue membre du conseil d’administration du Centre d’art dès 2002. J’ai assuré la transition après l’effondrement du local du Centre lors du séisme de 2010 et après la disparition de Francine Murat. Je suis aujourd’hui présidente du conseil d’administration du Centre d’art et directrice de l’entreprise Gingerbread. »

Gingerbread a été créée en 1984 pour valoriser l’art populaire. Avez-vous tenu votre pari de départ ?
« Oui, mon pari était d’universaliser cet art qui évoluait dans la marginalité. A l’époque, il n’y avait pas de galeries d’artisanat haut de gamme. Il fallait faire sortir l’expression d’art populaire du vase clos, surtout des hounfors (temples du vodou), les valoriser, les exposer à la face de l’univers. J’ai pris ce pari d’abord avec Pierre Monosiet, de regrettée mémoire, en commençant au Centre d’art par réunir les artistes et leurs œuvres. Pierre m’a beaucoup marquée à cause de sa vision unique de l’art et sa générosité intellectuelle. Puis j’ai poursuivi à Gingerbread en accueillant une clientèle internationale. Virgil Young, en découvrant ces merveilles, en a fait la promotion aux EtatsUnis. Nos artistes ont alors reproduit des œuvres d’art américaines en paillettes, ce qui a fasciné l’Amérique. J’ai été engagée comme consultante au Fowler Museum de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). J’ai profité de l’occasion pour imposer l’art haïtien sous toutes ses formes surtout les drapeaux vodous dans les centres d’art américains et cela se poursuit aujourd’hui puisque nous y avons obtenu le droit de cité. »

« NOS ARTISTES D’AUJOURD’HUI, MÊME CEUX DITS “NAÏFS”, SONT DE VÉRITABLES INNOVATEURS »

Entre 1984 et aujourd’hui, y a-t-il eu une évolution dans la pénétration du marché de l’art international ?
« Cette évolution s’est caractérisée par une adaptation de nos productions. Au cours des vingt-cinq dernières années, par exemple, beaucoup de nos artistes sont passés de la peinture à la sculpture. Ils utilisent des matériaux de récupération et sont extraordinairement talentueux. Les sculpteurs ont développé des structures très variées, de nouvelles formes sont nées et ont attiré les collectionneurs. Des noms se sont imposés, tels Lionel Saint Eloi, Jose Delpé, Lhérisson Dubréus, Johnny Cinéus, Nasson, Celeur, Eugene, Guyodo, etc. Les peintres contemporains, les peintres de talent sont d’une veine différente et continuent de projeter une image magnifique aux côtés des nouveaux sculpteurs. Ce sont des plasticiens. Certains exercent les deux arts, sculpture et peinture, tels Pascale Monnin ou Edouard Duval-Carrié. D’autres sont perçus comme des “naïfs”, une expression qui me paraît impropre. Cette appellation est très réductrice. On ne l’utilise pas pour les créateurs et créatrices étrangers qui produisent les mêmes types d’œuvres : une Niki de Saint Phalle en France produisait de la sculpture avec des formes semblables mais n’était pas traitée de “naïve”. Un Jorelus Joseph, un Jasmin Joseph ou un Préfète Duffaut ne sont pas “naïfs” mais d’expression populaire. Je crois qu’André Malraux l’avait compris après avoir visité Saint-Soleil à Soisson-la-Montagne. Nos artistes d’aujourd’hui, même ceux dits “naïfs”, sont de véritables innovateurs. Selon moi, c’est vraiment la renaissance. »

Mais on pourrait avoir l’impression que beaucoup d’entre eux sont livrés à eux-mêmes, à la pauvreté extrême, laissés à l’abandon…
« Pas du tout ! Nous ne saurions les laisser à l’abandon. Avec le conseil d’administration du Centre d’art, nous nous évertuons à les encadrer, à maintenir le Centre d’art comme maison des artistes, un élément important dans la chaîne de production artistique. Nous avons repris la formation, elle est ouverte au public. Avec Louise Perrichon, directrice du Centre, au sein du conseil nous travaillons sans relâche dans la planification du changement, l’élaboration des plans d’encadrement et de régulation. Par ailleurs, nous avons une directrice d’art, Pascale Monnin, qui ne ménage pas son temps auprès des artistes pour les accompagner. »

Aux temps de Francine Murat, qui vous a précédée à ce poste il y avait par exemple les assurances santé, les assurances vie, et même du crédit financier aux artistes. Poursuivez-vous dans la même voie ?
« Il est vrai que le Centre d’art a toujours fourni une aide sociale aux artistes. Il y a toujours eu un support réel. Ils se confiaient à Francine Murat qui était comme une mère ou une sœur pour eux. Ils se rencontraient au Centre et venaient toucher leur argent après la vente de leurs œuvres. Aujourd’hui, nous continuons de les appuyer, de les encadrer, tout en poursuivant en priorité les efforts de la reconstruction. Je rappelle que le Centre d’art n’est pas encore fonctionnel comme avant le séisme. Nous sommes dans une période de reconstruction. »

« LE CENTRE D’ART N’EST PAS ENCORE FONCTIONNEL COMME AVANT LE SÉISME. NOUS SOMMES DANS UNE PÉRIODE DE RECONSTRUCTION »

Vous avez un grand rôle à jouer dans la reconstruction non seulement physique mais aussi législative. Pour la 50e législature qui doit prendre place ces jours-ci, avez-vous pensé à élaborer des propositions au nom du Centre d’art ?
« Vous savez, depuis les gouvernements d’Elie Lescot et de Dumarsais Estimé, aux temps de Dewitt Peters, le fondateur du Centre d’art, nous n’avions point soumis des propositions de lois aux parlementaires. Nous sommes en train de réfléchir sur ce sujet afin de redéfinir le cadre de fonctionnement de l’art en Haïti et pour améliorer les conditions de création, de commercialisation, d’exportation et de développement durable du secteur. C’est ce que nous projetons en 2016. Nous voulons renforcer les lois sur les droits d’auteur, contre la prolifération des copies de nos peintures et sculptures qui, contrairement aux œuvres littéraires et musicales, ne disposent d’aucune protection. Les tableaux vendus dans des conditions médiocres sur les trottoirs sont sujets à des destructions sous la pluie, se dégradent dans la poussière, il faut les protéger dans de vrais marchés d’art, légiférer sur les marchés parallèles de contrebandiers, légiférer sur les galeries d’art et maintenir des consultations en permanence. Je crois qu’un marché dérégulé n’est jamais une bonne option. Toutefois, je précise que toute approche auprès du Parlement ne pourra être menée qu’en harmonie avec tous les acteurs. »

DATES CLÉS

1947
Naissance
en Haïti

1984
Création de
Gingerbread

2002
Membre
du conseil
d’administration
du Centre d’art

2010
Présidente
du conseil d’administration
du Centre d’art

Comptez-vous en 2016 introduire de nouvelles disciplines au Centre d’art et si oui, lesquelles ?

« Je pense à des disciplines telles la photographie d’art, le multimédia, la production vidéo, les documentaires audiovisuels, les archives cinématographiques. Mais aussi à élargir davantage un conseil consultatif permettant de réfléchir avec des secteurs divers sur les perspectives d’avenir. Pour le moment, les fondations Carasso et Fokal sont les deux partenaires les plus performants auprès du Centre d’art. Une fondation pour la promotion de l’art en Haïti nous aide à lever des fonds. Notre nouvelle vision est aussi de faire connaître aux artistes haïtiens, les nouvelles tendances régionales et mondiales. En 2016, nous allons poursuivre avec les applications de notre site Web que nous voulons interactif et continuer par inventorier notre patrimoine. Trois mille œuvres ont déjà été répertoriées, des années 1940 à nos jours, et notre travail avance sans arrêt. Nous travaillons sur la dynamisation du marché et nous cherchons à renforcer les partenariats. »

Pouvez-vous nous parler également des partenariats sur les quartiers historiques qui sont de véritables centres d’art ambulants, à l’image de la ville de Jacmel par exemple ?

« Entre autres ! Personnellement, je me suis investie dans de tels projets. A Jacmel, notamment, j’ai voulu sauvegarder le quartier historique et tout le bord de mer, surtout quand la Mairie de Jacmel décida de raser cette partie de la ville, tout juste pour montrer qu’elle effectuait du travail : détruire en est un en Haïti, tout ravager, exterminer ! Incroyable mais vrai ! Je me suis alors interposée, j’ai mobilisé la ville contre les iconoclastes, j’ai frappé aux portes pour faire stopper cette folie furieuse évitant de garder le silence, comme lors de la destruction inutile du cimetière de Pétion-Ville. Après avoir été entendue en Haïti, je me suis dirigée vers Norma Barbacci, directrice pour les Amériques des programmes du World Monument Fund. Jacmel fut alors placée sur la liste des villes en danger. A la suite de cela, la balle se trouvait dans le camp des trois pouvoirs de l’Etat qui devaient tout entreprendre pour empêcher l’effondrement des résidences historiques de la ville datant de la période espagnole à la colonisation française en passant par les XIXe et XXe siècles haïtiens. Des fonds arrivèrent de part et d’autre : les dirigeants ont réalisé uniquement un boulevard, tout le reste a été oublié. La ville est toujours en danger. Son architecture doit pourtant être préservée. Depuis 2011, j’ai tout fait pour placer Haïti sur la liste du World Monument Fund. En 2016, nous comptons à nouveau tirer la sonnette d’alarme ! »

Ne faudrait-il pas tirer la sonnette d’alarme également en ce qui concerne la vie des personnes qui pratiquent l’art à Jacmel surtout l’artisanat du carnaval ?
« Pas seulement à Jacmel mais partout dans le pays. Il n’existe pas à mon humble avis de volonté de la part des dirigeants pour placer la vie des artisans et des créateurs en général au cœur de leurs priorités. Il manque une vision globale. Nous sommes des insulaires, nous avons tendance à nous refermer sur nousmêmes. Les décideurs n’identifient les urgences qu’après les catastrophes et la disparition des cerveaux. Il faut sortir de ce prisme étroit. Le marché de l’art commence à s’ouvrir à Haïti mondialement. Les artistes sont nos vrais ambassadeurs. Il faut les montrer, organiser des sorties impressionnantes, les valoriser d’abord à l’interne, les mettre en scène, organiser des concours, récompenser les meilleurs, financer leurs œuvres, organiser le crédit à la production… C’est par là qu’Haïti pourra vraiment renaître. »