Autant de frustrations, autant de meringues

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Une bande à pied défile dans les rues. Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges
Une bande à pied défile dans les rues. Photographies par Georges H. Rouzier/ Challenges

Depuis des décennies, le carnaval haïtien offre la meilleure occasion de jouir pleinement des libertés d’expression. Les dossiers de corruption, les maigres bilans des institutions publiques et les trivialités des autorités sont repris par les artistes et musiciens à travers leurs meringues. Le plus souvent, les titres n’ont aucun rapport avec le thème national proposé, comme c’est le cas cette année encore.

Le carnaval national 2019 est loin d’être une exception. «Respete lavi », le thème choisi par le comité d’organisation, est peu suivi si l’on se réfère aux différentes meringues produites. La majorité des groupes musicaux préfère les sujets d’actualité en rapport avec les frustrations exprimées par la population au cours de l’année passée. Pourtant, un concours a été lancé par les responsables de la mairie de Port-au-Prince sur les textes carnavalesques.

Des DJ agitent les foules au Champ de mars (Port-au-Prince).
Des DJ agitent les foules au Champ de mars (Port-au-Prince).

Des titres hors sujet
Le groupe RAM, l’un des ténors du secteur musical haïtien, n’a pas laissé son public saliver trop longtemps. « RAM Kanaval 2019 », est le titre de la meringue carnavalesque de Richard Morse qui est disponible sur la toile deux mois avant le coup d’envoi des festivités qui devaient se dérouler à Gonaïves. Évidemment, le texte du groupe RAM ne tient pas compte du thème choisi par le comité du carnaval, mais les Haïtiens se réclamant des « Ginen » sont bien servis. Rèv La, de son côté, qui défend dignement la tendance racine à travers ses compositions, dénonce cette année les assassinats par balle de policiers tués. Le groupe chante un plaidoyer pour un véritable désarmement dans le pays, à travers sa meringue carnavalesque titrée « Twòp zam », chantée par Ti pay. Malgré une infection à la gorge qui l’a obligé à pas mal de repos, T-Jo Zenny, le band leader de Kreyòl La, n’a pas fait faux bon à son public. Son message se concentre sur l’urbanisation anarchique, le manque de gestion des ressources naturelles du pays et sur l’importance de l’éducation environnementale. Intitulé « Tou Limen », Kreyòl La milite pour une Haïti verte. Le phénomène Roody Roodboy ne surprend plus. Cette année, il critique sévèrement les dilapidateurs des fonds Petro Caribe mais aussi une bonne partie du peuple qui, en réclamant justice et condamnation, commet des actes de banditisme et de violence sur la propriété privée garantie par la Constitution et les lois de la république. Moins d’une journée après la sortie de son carnaval, le chanteur fait l’objet de nombreuses critiques pour avoir traité le peuple de « sauvage ». « Nèg ki pa gen machin toujou ap kraze machin moun nan lari a/ Nèg ki pa gen biznis toujou ap kraze biznis moun nan lari a lè y ap manifeste/Al on ti pèp sovaj sa ! ». Ces dernières années, ils sont de plus en plus nombreux à considérer Roody Roodboy comme l’artiste qui a su porter le mieux les nouvelles revendications populaires à leur plus haut niveau de conscientisation. BIC non plus n’a pas été tendre avec les dirigeants haïtiens. Il fait usage d’un champ lexical religieux pour parler de la politique en Haïti. « Mirak ap fèt » est le titre de son carnaval.

Des artistes assistent au montage de leur meringue au studio.

Son texte donne une idée complète des conditions difficiles dans lesquelles vit la population haïtienne. Autrement dit, l’artiste a réussi à caricaturer les difficultés du quotidien, tout en proposant une magnifique mélodie à écouter. De nombreuses meringues sont en boucle sur les radios et les plateformes musicales fin février. Plezi Kanaval à lui seul a reçu au 4 février plus d’une centaine dont celles de Vwadèzil, Follow Jah, Boukman Eksperyans, Zanzan. Mais les violentes manifestations anti-Jovenel du mois de février ont porté les mairies de Gonaïves, de Port-au-Prince, de la Croix-des-bouquets, de Delmas, entre autres, à annuler les festivités qui étaient prévues les 3,4 et 5 mars. En revanche, le comité permanent du carnaval de Jacmel a pris ses distances avec la crise politique et offert deux jours gras à la population. Même initiative prise par le maire démissionnaire des Cayes Jean Gabriel Fortuné avec la présence de Sweet Micky.

Aljany N. Zephirin