Au secours de la gourde !

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Tout ce qu’il faut faire pour stopper la saignée de la gourde a depuis longtemps été suggéré par les économistes. Rien n’y fait! La barre des 70 gourdes pour un dollar désormais franchie, l’administration de Jovenel Moïse doit faire des choix. Économistes, hommes d’affaires et même le gouverneur de la BRH, tous se voient obligés de redire des vérités déjà dites.

La décote de la gourde dépasse l’inquiétude. Elle fait peur. Du 3 septembre 2016 au 3 mars 2017, le taux de change est passé de 66 gourdes pour un dollar à 69 gourdes. Excédé, l’homme de la rue tente d’expliquer cette hausse vertigineuse de la devise américaine par l’acharnement supposé des investisseurs à regagner l’argent qu’ils avaient dépensé dans le cadre du financement de la campagne électorale des candidats. De toute évidence, cette explication de profane traduit le ras-le-bol d’une très grande majorité de citoyens incapables de remplir convenablement le panier de la ménagère, impuissants face à l’augmentation du loyer et de l’écolage. Il s’agit d’une vérité rebattue puisqu’en effet la dépréciation accélérée de la monnaie nationale trouve son origine dans l’absence de production agricole suffisante tant pour l’exportation que pour la consommation locale.

 

C’est devenu un lieu commun de dire que l’instabilité politique met à mal la santé de l’économie haïtienne. L’hémorragie est d’autant plus grave qu’elle appelle à des actions célères de la part de l’administration Moïse qui doit tout faire pour créer au plus vite les conditions nécessaires à l’investissement local et étranger et faire baisser le taux d’inflation à deux chiffres (14%).

Chemins connus, mais non fréquentés

Plus que jamais, la question se pose grave. Que faut-il faire pour freiner la descente aux enfers de la gourde ? « Produire, c’est le remède », répondent d’emblée d’une seule et même voix les économistes Kesner Pharel, Eddy Labossière, Jean-Claude Paulvin ainsi que le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Jean Baden Dubois entre autres. « Nous avons toujours tendance à tirer à boulet rouge uniquement sur les acteurs politiques, véritables faiseurs de crises mais il faut que les acteurs économiques changent également de comportement vis-à-vis de la devise américaine », conseille le Président-directeur général du GEDH (groupe économique pour le développement d’Haïti), Jean-Claude Paulvin.

Les économistes sont unanimes à reconnaître que la dollarisation informelle du marché porte grand préjudice à la monnaie locale. « Il faut que les autorités monétaires cessent d’agir sur le plan conjoncturel, à travers l’augmentation des réserves, en achetant ou en injectant des dollars sur le marché » , ajoute M. Paulvin prônant ainsi un changement de paradigme dans les rapports d’importation et d’exportation en Haïti, question de freiner la dépréciation de la devise nationale. « La raréfaction de l’offre qui s’est manifestée par une contraction continue des transactions, c’est l’une des explications logiques de la décote de la gourde » , argumente le gouverneur de la Banque Centrale. Pour Jean Baden Dubois, sans une politique agricole efficace et efficiente, sans la production de services et de biens, les mesures prises par la BRH pour contenir la dépréciation se révéleront toujours sans grand effet. En somme, pour arrêter la saignée de la gourde M. Dubois prêche l’évangile de l’harmonisation entre la BRH, chargée de protéger la monnaie locale, le ministère de l’économie et des finances, gestionnaire de la politique fiscale et l’État en général, responsable de la politique publique. « C’est absurde ! », s’époumone le PDG du groupe Croissance qui ne trouve aucune justification au choix de l’administration de Jovenel Moïse de dépenser 240 millions de gourdes dans l’organisation du carnaval des Cayes, alors que les pertes et dégâts causés par l’ouragan Matthew ont été chiffrés à 2,7 milliards de dollars. Ici revient la question du changement de comportement des acteurs, qu’il s’agisse des décideurs ou d’autres agents économiques. Il n’existe pas mille et une façons de sauver la gourde.

Dans la déclaration de sa politique générale, le Premier ministre Jack Guy Lafontant a appelé à tout faire pour restituer à Haïti son statut de pays fier, digne et souverain. Comme premier pas pour y arriver, les dirigeants doivent apprendre à écouter et appliquer ce que disent les économistes.

GeorGes E. Allen