Compte tenu des faiblesses de l’Etat, des organisations estiment qu’Haïti ne peut pas gérer l’exploitation minière et sont sceptiques par rapport aux retombées économiques avancées pour justifier l’industrie minière et ses possibles impacts écologiques irréparables.
Par Ralph Thomassaint Joseph

Pour le Bureau des Mines et de l’Energie (BME), l’octroi de titres miniers est une activité doublement bénéfique. Non seulement il permet à l’Etat d’engranger des revenus, mais il le renseigne également sur son potentiel minier grâce aux recherches effectuées par les sociétés. Plus de dix ans peuvent s’écouler avant qu’une société ne passe de la phase de recherche à celle de l’exploitation. Des études de faisabilité établissent la valeur du gisement en termes de réserves probables ou prouvées. Mais, au final, l’Etat peut bénéficier de revenus très faibles comparés à la valeur totale d’un gisement. L’analyse des impacts environnementaux par rapport aux revenus justifie un appel à la prudence de la part de plusieurs organisations. Actuellement, en Haïti, deux sociétés détiennent des permis d’exploitation selon le BME : la SOMINE S.A et VCS Mining. Haiti Gold et Eurasian Mining disposent des permis de recherche tandis que Sono Global, CGT et Newmont Mining détiennent des permis de prospection.

La société détentrice d’un titre d’exploitation procède à la préparation de la mine pour sa mise en production. Elle met en place l’infrastructure pour l’extraction, le traitement et le transport du métal. C’est l’étape la plus importante qui consomme 60 % de la valeur du gisement. Une mine dont la valeur prouvée serait par exemple de 20 milliards de dollars serait ainsi exploitée : 12 milliards pour son implantation, 4 milliards pour la société minière et 4 milliards pour l’Etat. En supposant que l’exploitation s’étende sur vingt ans, la part de bénéfice revenant à l’Etat ne serait ainsi que de 4 milliards de dollars pour vingt ans. « La diaspora à elle seule envoie près de 2 milliards par an en Haïti. Est-il logique que l’Etat obtienne une somme aussi ridicule sur quinze, vingt ou vingt-cinq ans ? », questionne Nixon Boumba de Kolektif Jistis Min (KJM). Pour KJM, l’activité minière n’est pas une aubaine pour l’économie du pays si l’on considère la répartition des profits. « On nous fait miroiter des milliards mais, au final, le pays ne va retirer que très peu de bénéfice de l’exploitation qui laissera des séquelles irréparables à l’environnement », argumente Nixon Boumba.

Pour Ludner Remarais, directeur du BME, l’importance de l’extraction minière se justifie surtout par le nombre d’emplois et un ensemble d’activités économiques parallèles qu’elle génère. « L’Etat ne peut pas être perdant avec ce secteur, soutient-il. Non seulement beaucoup de personnes travailleront mais l’assiette fiscale sera également alimentée à partir des bénéfices des mines. »

Des effets néfastes sur l’environnement
En principe, l’exploitation d’une mine exige de grandes quantités d’eau pour le traitement des minerais. Ceci porte parfois les sociétés minières à puiser dans les nappes souterraines ou dans les rivières avoisinant la mine. Dans de nombreux pays, l’exploitation des métaux est à la base de contamination des eaux par des métaux lourds et autres substances nocives. En République dominicaine, l’exploitation minière a pollué les eaux et favorisé l’apparition de maladies. Une partie de la population a dû protester contre le projet d’exploitation de nickel dans les mornes de Loma Miranda. Ce mouvement a poussé le Sénat dominicain à déclarer Loma Miranda parc national, le protégeant ainsi de l’exploitation minière.

Les mines entraînent également souvent la destruction de surfaces agricoles, le déboisement et le déplacement de populations. Ceci a un impact considérable sur l’écosystème d’une région où des espèces de la faune et de la flore seront menacées. Au Pérou, un pays où l’activité minière représente 60 % des exportations, les populations proches de mines se sont soulevées pour dénoncer l’impact de celles-ci sur leur santé et celle de leur bétail.

L’exploitation des mines laisse aussi une quantité importante de déchets à traiter. Ce problème inquiète des organisations en Haïti qui estiment que l’avant-projet de loi minière n’est pas assez rigoureux sur cet aspect. « Ils ont raison de soulever ce problème ; beaucoup de mines sont exploitées sans être traitées et fermées par la suite », concède le directeur du BME avant de se vouloir rassurant : « L’avant-projet de loi contient des dispositions pour la fermeture des mines et nous avons même demandé qu’il y ait un fonds alloué à cet effet. »

UN GISEMENT d’une valeur de 20 milliards de dollars exploité sur vingt ans ne rapporterait que 4 milliards à l’Etat. ©iStock-Clearviewstock
UN GISEMENT d’une valeur de 20 milliards de dollars exploité sur vingt ans ne rapporterait que 4 milliards à l’Etat. ©iStock-Clearviewstock

Un moratoire de quinze ans demandé
A côté des problèmes environnementaux, la question de la corruption est au cœur des préoccupations des organisations. « Nous notons la présence d’anciens officiels qui ont négocié des contrats dans l’administration des sociétés bénéficiaires de titres miniers », souligne ainsi KJM. Pour l’économiste Camille Chalmers, les faiblesses structurelles de l’Etat l’obligent à suspendre l’activité minière momentanément. « Nous avons un problème de corruption à résoudre avant de nous lancer dans l’exploitation minière », assène-t-il.

Le 20 janvier dernier, les six organisations de Kolektif Jistis Min ont demandé un moratoire de quinze ans sur les activités minières. Elles soulignent qu’il faut du temps pour asseoir une loi minière qui réponde aux besoins du pays. « Nous consultons les législations minières du Canada, de l’Equateur, de la Finlande et du Chili qui sont les meilleures dans le domaine », rétorque Ludner Remarais. Contactée, l’ambassade du Canada informe que le secteur des industries extractives n’est pas une priorité dans son programme bilatéral de développement en Haïti. Le gouvernement canadien avait été interpellé à ce sujet il y a quelques semaines par le collectif d’associations Concertation pour Haïti qui lui réclamait de modifier sa stratégie d’engagement en Haïti.

Jusqu’à aujourd’hui, aucune étude de faisabilité n’a établi la valeur d’aucun gisement en Haïti et le nombre d’emplois que l’activité minière peut concrètement générer.


CAMILLE CHALMERS Coordonnateur de PAPDA (Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif). Photo by Georges H. Rouzier
CAMILLE CHALMERS Coordonnateur de PAPDA (Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif). Photo by Georges H. Rouzier

L’AVIS DE Camille Chalmers

« LES BESOINS NATIONAUX DOIVENT ÊTRE NOTRE PRIORITÉ »

 

« Il faut envisager l’exploitation minière dans une perspective de souveraineté alimentaire et politique. Nous avons des problèmes urgents à résoudre comme l’alimentation, l’emploi et l’environnement. On ne peut pas parler de développement sans résoudre ces trois problèmes. Il faut d’abord calculer les risques et les dangers qui pèsent sur l’écosystème, l’environnement et les communautés. Nous devons définir une vision haïtienne du développement et, après, nous saurons s’il faut exploiter les mines.

Les compagnies minières s’appuient sur des promesses pour nous faire miroiter des bénéfices formidables pour Haïti. On avance des milliards de dollars sans préciser que l’essentiel sera absorbé par les entreprises minières.

Dans le passé, nous avons eu des rapports douloureux avec l’exploitation minière qui a abouti au massacre des Taïnos. Après l’occupation américaine, l’histoire s’est poursuivie avec Cedren et Reynolds Mining. Avec la compagnie Cedren, nous avons exporté 83 millions de dollars de cuivre et l’Etat avait reçu seulement 3 millions de dollars. C’est une expérience désastreuse qui n’a pas servi l’intérêt national.

Il suffit de regarder ce qui se passe ailleurs comme en République démocratique du Congo, un pays extrêmement riche en ressources minières qui demeure malgré tout l’un des plus pauvres du monde. Il est donc clair que nous ne pouvons pas nous poser la question de l’exploitation minière par rapport aux besoins du marché mondial mais en fonction de nos priorités de peuple. »


Le contrôle par l’Etat

Le Bureau des Mines et de l’Energie (BME) explique que l’Etat est entièrement impliqué dans les opérations minières. Le détenteur d’un titre minier est régulièrement accompagné d’un représentant du BME à chaque étape des opérations. Cet agent de l’Etat vérifie la conformité à la loi minière des activités de la compagnie. Il est chargé d’inspecter, de vérifier et de rapporter les opérations étape par étape. Lors des prélèvements d’échantillons, une partie est récupérée par le BME pour être analysée par un laboratoire spécialisé reconnu. Une fois le rapport de la compagnie rendu, ses résultats sont analysés pour vérifier leur concordance avec ceux du BME. Ce rapport qui renseigne sur la valeur de la mine, permet d’établir la répartition des royalties. Durant l’implantation de la mine, la compagnie est inspectée jusqu’au prélèvement du premier lingot. Une fois le minerai traité et le métal tiré, une dernière inspection se fait au niveau des douanes et de la DGI pour vérifier la valeur de la cargaison et établir sa base taxable selon le prix sur le marché international.