Arnold Antonin

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Arnold Anthonin

Depuis quarante ans, Arnold Antonin, économiste de formation, use de sa caméra pour faire passer ses messages humanistes.

Né le 3 décembre 1942, Arnold Antonin est l’un des plus grands cinéastes et documentalistes haïtiens. Son nouveau film sur Jacques Stéphen Alexis illustre la profondeur de ses investigations cinématographiques dans l’histoire contemporaine. Son histoire personnelle débute à 18 ans, quand il participe à la grève des étudiants contre François Duvalier. Ciblé et recherché par la police politique, il part secrètement en exil. Il se rend en Italie où il étudie d’abord les Sciences politiques et s’oriente, ensuite vers un cursus en Sciences économiques au terme duquel il obtient son doctorat d’économiste en 1970. La FAO lui propose un poste qu’il refuse, en raison de ses engagements auprès de l’opposition contre la dictature.

Economiste mais avant tout cinéaste
Jeune économiste de gauche, Arnold Antonin essaie d’abord de véhiculer sa pensée à travers le cinéma. Il se montre didactique pour expliquer les voies de sortie vers une superstructure économique moderne dans son pays. En 1973, il réalise son premier court-métrage Duvalier accusé. En 1975, il produit son premier long-métrage intitulé Haïti, le chemin de la liberté, qui sera projeté partout dans le monde, après avoir réalisé un moyen-métrage, Duvalier condamné. En 1976, il récidive avec Art naïf et répression en Haïti qui reçoit le Prix de la francophonie du Festival international du film francophone de la Nouvelle-Orléans. En 1978, il décide de s’installer au Venezuela où il poursuit sa spécialisation en Droit économique international. En 1980, Un tonton macoute peut-il être un poète ? connaît un succès fulgurant en Amérique latine. Le film reçoit notamment le Prix du meilleur court-métrage de la ville de Caracas.

La chute du régime des Duvalier intervient le 7 février 1986. Un mois après, Arnold Antonin rentre en Haïti et crée le Centre Pétion-Bolivar de Port-au-Prince, un espace polyvalent d’éducation et de formation populaire. Il se consacre ainsi à former des jeunes aux droits humains. Il multiplie les allers-retours avec la République dominicaine où il encadre la communauté haïtienne. Devenu l’un des membres du PANPRA, le parti socialiste haïtien, aux côtés de Serge Gilles il lance les débats hebdomadaires du Centre Pétion-Bolivar, appuie la proclamation de la Constitution de 1987, condamne le massacre des électeurs du 28 novembre 1987, tente de mobiliser la jeunesse universitaire contre les élections antidémocratiques de 1988 et encourage le droit à la démocratie, interdit depuis de trop longues années. Il s’entoure de personnalités haïtiennes convaincues, comme Gérard Gourgue, de l’urgence des réformes dans le respect des principes des droits humains. Il continue entre-temps à produire de nombreux films. Il rejette les dictatures militaires et garde ses distances vis-à-vis du populisme des dictatures civiles qui naissent dès 1991. Déçu par les dérives autoritaires, il compile des faits dérangeants qui aboutissent à un nouveau film en 2004 : GNB contre Attila ou une autre Haïti est-elle possible ?

Sauvegarder la mémoire
Après le séisme du 12 janvier 2010, il se consacre à sauvegarder la mémoire des noms, des images, des faits et des idées. Il immortalise des personnalités haïtiennes à travers plusieurs documentaires, comme Georges Corvington, l’artiste peintre, poète écrivain et dramaturge Frankétienne, le professeur et homme politique Gérard Gourgue ou, encore, Jacques Stéphen Alexis. L’une des images qui reste dans son cerveau et qu’il n’arrive pas encore à reproduire avec sa caméra est celle, dit-il, d’un présumé petit voleur baignant dans son sang abattu en toute impunité par le gardien d’un ex-général de l’armée. De là lui est venu le titre d’un film, Le règne de l’impunité, sorti en 2013. L’histoire est racontée dans tous ses détails : les mises à mort inutiles, les massacres, les persécutions, l’exil, les « Capois-La-Mort » ou résistants, tués en masse, les familles entières brûlées vives dans des maisons dont on clouait portes et fenêtres, des cris à n’en plus finir. Arnold s’en souvient encore. C’est en « gwo nèg’ » qu’il entonne le chant des Immortels. Et pour pérenniser Haïti, Arnold Antonin ne jure que par l’éducation des masses, unique moyen, selon lui, d’atteindre une production nationale de qualité à tous les niveaux…

Cossy Roosevelt