Argentine : l’immigration sélective

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La communauté haïtienne en Argentine passe de moins de 5 000 en 2010 à plus de 50 000 en 2018. Elle pourrait être augmentée considérablement au cours des prochaines années avec l’ouverture du marché du travail à l’immigration. 
Une stratégie qui s’inscrit dans le cadre des démarches de ce pays d’Amérique Latine visant à stimuler l’économie locale.

Le récent rappel de l’ambassadeur argentin selon lequel les Haïtiens n’ont pas besoin de visa pour se rendre dans son pays risque d’accélérer l’exode massif de ces derniers vers l’Argentine, à la recherche de meilleures conditions d’existence. Pedro Cornelo Von Eyken a rappelé que juste un permis de séjour de trois mois renouvelable suffisait pour visiter le pays de Diego Maradona. Tout en soulignant la présence de plus de 50 000 Haïtiens, en majorité des étudiants, dans l’État andin, le diplomate a évoqué la raison humanitaire pour justifier une décision gouvernementale de régulariser la situation de nombreux Haïtiens.

Les déclarations de Pedro Cornelo Von Eyken, arrivé en Haïti fin 2017, laissent entrevoir une démarche qui pourrait avoir pour objectif de détourner en faveur de son pays le flux d’Haïtiens qui déferlent sur le Chili depuis un certain temps. L’Argentine qui se relance économiquement manque de mains d’œuvres qualifiées. Il est d’autant plus vrai que depuis 2013, près de 50 % des entreprises du pays, affectées par un manque de postes clés, recherchent du personnel. À l’instar de leurs homologues du Chili, elles comptent sur les travailleurs issus de l’immigration pour compenser ce déficit. La Chambre de Commerce et d’Industrie France Argentine fait état de la disponibilité « des positions intéressantes » pour de jeunes professionnels dans des compagnies internationales et locales. « Le marché est ample et les opportunités proviennent surtout des secteurs IT et Télécommunications ; commerce grossiste et détaillant ; finances ; assurances ; pétrole, minerais et construction ; manufactures et processus ; services ; transports ; agriculture et pêche ; administration publique et éducation », détaille-t-elle. Des ingénieurs industriels, mécaniques, électriques, civils et chimiques sont sollicités « pour des postes de production et processus dans des entreprises d’automobiles, métal-mécanique et chimique ».
Il y a aussi des demandes de « directeurs, chefs, responsables administratifs », de « Contrôle de gestion, Coûts et Opérations ». Les secteurs vente et marketing ainsi que technologie et communication offrent également des postes. De son côté, le site expat.com fait état de nombreuses opportunités d’emplois dans l’enseignement des langues étrangères comme le Français, l’Anglais et le Portugais ainsi que dans le tourisme. Les entreprises sont ouvertes au recrutement de jeunes ayant fait des études supérieures, signale la CCIFA, faisant remarquer que « les moyennes et petites entreprises ayant besoin de personnel déjà formé, attachent de l’importance à l’expérience du candidat car elles n’ont pas de possibilités de le former en interne ». Par ailleurs, les conditions salariales seraient « très bonnes » pour les jeunes professionnels. « Ils commencent par des salaires élevés par rapport à leur expérience et sont en plus les “gâtés” de l’organisation. Ils passent par différents secteurs stratégiques, participent d’un entraînement méticuleusement programmé pour être promus s’ils montrent du talent », enchaîne l’organisation, qui insiste sur l’importance de parler l’espagnol. Le salaire minimum étant de 350 dollars environ pour une journée de travail de 48 heures. Si l’Argentine est ouverte aux travailleurs compétents, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’emplois peu ou non-qualifiés. Toutefois, s’il faut s’attendre à la concurrence. La situation peut être très compliquée si le demandeur d’emploi peu ou non-qualifié, déjà sans expérience, est en situation irrégulière ou s’il ne maîtrise pas la langue locale.
Car les communautés immigrantes sont nombreuses et leurs membres représentent une bonne part de la population argentine, soit un peu plus de 1,8 million sur 45 millions. Les Haïtiens qui n’atteignaient pas les 5 000 sont aujourd’hui plus de 50 000. Ce bond spectaculaire en moins de 10 ans a été favorisé par les catastrophes de 2010 en Haïti, mais surtout par la désillusion brésilienne qui a contraint les immigrés haïtiens à traverser les frontières voisines. En fait, l’histoire de l’Argentine est marquée par l’immigration, asiatique au départ, espagnole et africaine avec la colonisation, et européenne durant le 19e siècle. Jusqu’aux années 1940, les Italiens étaient les plus nombreux (50 % des immigrants) sur le territoire argentin devant les Espagnols (32 %), les Français (4 %), les Polonais et les Russes (3 %). À partir de cette période, une présence sud-américaine émerge et devient vite la plus importante. Les Européens ayant été repoussés par la crise économique qui sévissait dans le pays durant de longues années. Ainsi, l’immigration italienne, si elle reste élevée, soit 150 000 personnes en 2010, n’arrive qu’en 4e position derrière celle du Pérou, 157 000 ; du Chili, 191 000 ; de la Bolivie, 345 000 et du Paraguay, 551 000. Les Haïtiens sont nettement en infériorité numérique même s’ils ont déjà intégré le top 20 des communautés les plus nombreuses en Argentine. Ce qui est paradoxal c’est que cette présence étrangère marquée n’arrive pas à combler le vide argentin en matière de main d’œuvre compétente. Implicitement, le rappel de l’ambassadeur Von Eyken vise les étudiants et de potentiels travailleurs qualifiés. Si les Haïtiens sont connus pour être de redoutables travailleurs, peu exigeants du reste, les mesures étatiques que le diplomate a évoquées privilégient des personnes ayant une formation technique ou professionnelle. L’Argentine n’est pas un pays sans problème. Plus de 40 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté. Les raisons humanitaires ne peuvent justifier l’encouragement de l’immigration étrangère. Il s’agit d’une immigration sélective. Pour preuve, des milliers d’Africains, en particulier des Sénégalais, qui ne répondent en rien aux besoins du marché, se débrouillent à trouver du « travail au noir », le commerce informel, tout en étant exposés au trafic des personnes. Beaucoup d’Haïtiens déjà présents sur le terrain expérimentent ces mêmes situations.

Guamacice Delice