Après Matthew la catastrophe économique

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Le secteur agricole dans le Grand Sud d’Haïti a été totalement anéanti ou presque par l’ouragan Matthew. En conséquence, la paysannerie de cette région est décapitalisée et l’État affaibli verra ses recettes diminuées. Dans ce contexte, le phénomène de la contrebande au niveau des frontières avec la République Dominicaine risque de se renforcer.

Par Guamacice Delice

Les incidences du passage de l’ouragan Matthew vont être catastrophiques pour Haïti, tant sur le plan micro que sur le plan macroéconomique. Les paysans ont vu leurs habitations détruites et ont perdu plantations, bétail, volailles et toutes les infrastructures de production, qui leur permettaient de subsister. Même ceux qui vivaient de la coupe des arbres (production de charbon de bois, de la planche, du bois de coffrage et pour la construction) sont en grande dif culté, fait remarquer l’économiste Eddy Labossière, qui met en garde contre l’intensité de la dégradation de l’environnement.En effet, la chute des arbres favorisera l’érosion du sol. Une situation inquiétante pour le département de la Grand-Anse, réputé pour sa végétation verdoyante, et qui représentait un grenier pour le pays. « Du point de vue microéconomique c’est la catastrophe: les agents économiques de cette zone entrent dans une situation de misère, d’assistanat, alors qu’ils se débrouillaient avant pour vivre de leurs activités respectives », regrette Eddy Labossière.

Destruction des ressources vivrières

L’agronome Jean Sagaille Marcelin s’alarme davantage de la misère qu’il prédit dans la région du Grand Sud qui a perdu toutes ses ressources. Il est conscient de ce que l’Arbre Véritable représentait pour la population, attirant l’attention sur les ateliers de transformation du fruit de cet arbre ouverts progressivement à travers Haïti. Sa farine commençait à gagner en importance dans la préparation du bonbon, communément appelé Konwparèt, et chez des restaurateurs et des marchands de friture, lesquels offraient des boulettes à base de cette farine à leurs clients respectifs. Dans la Grand-Anse, par exemple, le peu de cet arbre qui reste debout est dépourvu de tiges et de feuilles. Désespéré, un paysan d’Ile-Blanche, 6e section de la commune de Jérémie, raconte: « tous nos arbres sont à terre. Nous voudrions nous en servir ; non seulement, nous n’avons plus d’outils pour les tailler, nous n’avons pas non plus de quoi faire des bûches. Charbon de bois ? Pas possible ! Il nous faut des feuilles, or, il n’y en a plus dans la région ». Il est bon de savoir qu’un paysan pouvait vendre 10 arbres véritables dans sa propriété durant toute une saison et l’argent servait à payer la scolarité de ses enfants, entre autres. Malheureusement, les pertes enregistrées s’étendent à toutes leurs cultures : le « pois congo », les tubercules, les légumes et les plantes grimpantes, en plus de l’élevage et des basses-cours. « Les paysans ont perdu tous leurs moyens de subsistance. Leurs plantations, leur bétail, leurs volailles ainsi que leurs habitations ont été emportées. La situation est d’autant plus compliquée qu’ils n’avaient pas l’appui du gouvernement central, car la capitale absorbe presque la totalité du budget national. Les miettes qui vont en province n’arrivent pas dans les campagnes, où les gens vivaient déjà dans l’extrême pauvreté : plus de 4 millions avec moins de 2 dollars par jour », raconte Eddy Labossière.

Le secteur de la pêche n’a pas été épargné, étant dépouillé de tout : bateau, senne, glacière… Les supermarchés et les restaurants ne vont plus pouvoir être alimentés. La demande en produit de mer va se tourner vers l’étranger si rien n’est fait rapidemment, selon le responsable du Mouvement d’Appui à la Paysannerie. En ce sens, Jean Sagaille Marcelin lance une mise en garde contre l’endettement de la paysannerie sous prétexte de prêt.

IL FAUDRA DE nombreuses années pour repla
IL FAUDRA DE
nombreuses années pour repla

Sur le plan macro économique

Les exportations haïtiennes vont baisser. Le Grand Sud ne va plus pouvoir produire sa part de la mangue destinée à l’étranger (USA) alors que les prévisions pour l’année 2016 étaient déjà en baisse par rapport à 2015. Haïti gurait parmi les premiers producteurs de vétiver dans le monde grâce à l’entrepreneur Pierre Léger basé dans le Sud, qui va devoir produire moins que d’habitude. En 2015, l’exportation de Cacao, dont la région de Dame-Marie a la spécialité, s’élevait à 10 millions de dollars. Une enveloppe qui ne peut être atteinte en 2016 et qui vraisemblablement diminuera de moitié en 2017. Les conséquences sont sans appel, selon Eddy Labossière. « Les recettes de l’État vont baisser et il n’y aura pas de croissance », tranche-t-il, sans tenir compte de la quantité de dollars que le pays attirait habituellement à l’intérieur de ses frontières et qui va diminuer. Dans cette situation, la pression augmentera sur la gourde (66 pour un dollar) par le fait que la course à la devise étrangère deviendra plus féroce.

Eddy Labossière insiste aussi sur le déséquilibre de la « balance commerciale, déjà dé citaire depuis plus de 40 ans ». Elle a chuté de 297% entre 1991 et 20151. Elle le sera plus encore, notamment par rapport à la République Dominicaine. Le dé cit commercial d’Haïti par rapport à son voisin immédiat, qui était de l’ordre de 2 milliards de dollars, pourrait atteindre les 2.5 milliards de dollars en 2017, prédit le professeur d’économie, qui regrette que son pays soit desormais obligé d’importer l’équivalent du sucre que le sud produisait.

L’État doit assumer ses responsabilités

Avant le passage de Matthew, Haïti importait 70% de ses produits de consommation. Les produits alimentaires représentaient 28% des importations totales en 2015. Ces chiffres ne peuvent qu’exploser en 2017 étant donné que la demande connaîtra une nette hausse, suite à ce désastre qui affecte quatre départements. De quoi inquiéter l’Association des Industries d’Haïti (ADIH) qui « exhorte l’État à s’assurer que l’aide ne soit pas détournée par des malveillants et que les contrebandiers n’utilisent pas ce prétexte pour accroître leur trafic illicite. Elle espère que l’État mettra tout en œuvre pour que les emplois perdus, suite à la destruction des infrastructures agricoles, agro-industrielles, industrielles et commerciales, puissent être récupérés au plus vite; pour cela un apport massif en semences et autres intrants agricoles sera nécessaire »

1500 maisons ont été détruite
1500
maisons ont été détruite

Le responsable du Mouvement d’Appui à la Paysannerie, Jean Sagaille Marcelin va plus loin. Il pense que le gouvernement a tout intérêt à renforcer l’élevage en distribuant des têtes de bétail et des volailles aux familles sinistrées. L’agronome Marcelin opte pour une distribution de pondeuses, de cabris, de cochons, de vaches et de moutons, aux populations concernées. Celles-ci pourraient disposer de quoi vendre : animaux, viande et lait…en vue de leur réhabilitation. L’un des avantages d’une telle politique est qu’elle anticiperait l’exode vers les villes, où les conditions d’existence étaient déjà précaires. Au contraire, elle susciterait le retour de ceux qui sont déjà partis vers la capitale, comme le souhaite l’agronome Marcelin.

Eddy Labossière espère que l’aide permettra aux paysans sinistrés de renouveler les infrastructures de base de leurs productions. Il ne compte pas sur l’État, qui n’a pas un sou. Des élections à un seul tour permettraient d’économiser une vingtaine de millions de dollars devant être utilisée à cette n, souligne-t-il, inquiet qu’une crise post-électorale ne contribue à aggraver la situation. Les autorités haïtiennes ont évalué à près de 2 milliards de dollars les pertes enregistrées après le passage de Matthew les 4, 5 et 6 octobre 2016. Les effets de l’aide humanitaire déployée peu après tardent à se faire sentir. Agacés, des habitants de Ravines-à-Charles, d’Ile-Blanche, de Chameau, de Fonds-Rouge et des Guinodée ne cachent pas leur impatience face à la lenteur des opérations d’évaluation qui ne les touchent pas encore.