Après l’urgence, l’approche participative?

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TERRAIN de jeu réalisé à Christ-Roi (PARAQ)
TERRAIN de jeu réalisé à Christ-Roi (PARAQ)

Après les programmes d’urgence qui ont suivi le séisme en 2010, l’approche des projets d’assistance et de reconstruction a évolué et s’inscrit désormais dans
des perspectives « participatives » qui impliquent les communautés et donnent des résultats durables. Des exemples à suivre après le passage dévastateur de Matthew.

Pour reconstruire de façon durable, il faut impliquer les communautés dans les choix et les chantiers, de façon à ce qu’elles s’approprient ces aménagements et deviennent responsables de leur maintenance. C’est sur cette approche que se basent deux programmes différents, nancés l’un par la Banque Mondiale et l’autre par l’Union européenne. Le résultat, la transformation de quartiers et de communautés qui s’appuie sur une ré exion participative avec les plateformes communautaires, a n d’identi er les besoins réels des quartiers et de les réaménager en les prenant en compte.

Impliquer les populations locales au béné ce des communautés

En 2004, le Projet de Développement Communautaire Participatif (PRODEP), une émanation du gouvernement d’Haïti, à travers le Ministère des Finances/ Bureau de Monétisation des Programmes d’Aide au Développement (BMPAD), nancé par la Banque Mondiale, accompagnait les populations rurales et périurbaines vivant dans des communes classées les plus pauvres du pays. Ce projet leur permettait d’expérimenter une méthodologie de gestion participative, à travers la réalisation de petits projets de développement. Mis en œuvre dans l’Ouest par la Pan American Development Foundation, PADF, le succès du PRODEP fait école. En2007,unprojetpiloteestconçupourlemilieuUrbain,le Projet de Développement Communautaire Participatif à Portau-Prince (PRODEPPAP). Il est lancé à Bel-Air/Solino et Cité Soleil, suivant le modèle de développement communautaire participatif pour « favoriser la cohésion sociale et apporter des réponses aux besoins prioritaires des communautés vulnérables ».

Il est fondé sur le postulat selon lequel, si les populations locales sont impliquées pour résoudre les problèmes territoriaux, économiques, sociaux, institutionnels et environnementaux, les béné ces communautaires qui en sont tirés sont en premier lieu l’appropriation des investissements et des dispositifs créés, construits ou réaménagés par les habitants eux-mêmes. En 2009, la phase pilote s’étend à six quartiers de Portau-Prince, réputés de « non-droit » comme Bel-Air, Carrefour-Feuilles, Cité Soleil, Delmas 32, Martissant et Simmonds-Pelé. Mais le programme trouve tout son essor après le tremblement de terre de 2010, dans des quartiers très précaires de ces zones urbaines. A Delmas 32 par exemple, où la densité de population atteint 66403 habitants par km2*, près d’une centaine d’organisations locales ont été recensées et structurées en une plateforme communautaire. Des efforts de légalisation, de renforcement de capacités institutionnelles ont été menés pour régulariser le fonctionnement de ces groupements, au niveau du ministère des Affaires Sociales et de la municipalité de Delmas. À partir de des besoins ont été identifiés, priorisés et mis en exécution avec l’implication des leaders communautaires. Cette dynamique a constitué le tremplin, qui a facilité l’articulation du projet de reconstruction. De cette façon, de nombreuses réalisations se sont concrétisées aussi bien individuelles que collectives : reconstruction des logements et de complexes multifamiliaux selon des standards parasismiques et paracycloniques, aménagements de couloirs, de tronçons de rue, de voies d’accès, d’espace de loisirs et des services de base en général (eau potable, électricité, marché public, etc.).

S’appuyer sur des opérateurs reconnus dans les quartiers

KIOSQUE de distribution d’eau réalisé à Delmas 32 (PR0DEPUR)
KIOSQUE de distribution d’eau réalisé à Delmas 32 (PR0DEPUR)

Même idée du côté du Programme d’Appui à la Reconstruction et à l’Aménagement de Quartiers, PARAQ, lancé en 2012, financé majoritairement par l’Union européenne, et qui travaille lui aussi en étroit partenariat avec le Ministère des Travaux Publics, des Transports et des Télécommunications (MTPTC) ainsi qu’avec les institutions publiques haïtiennes impliquées dans l’aménagement urbain. Le programme s’est développé à partir de deux idées majeures, l’approche intégrée et l’approche participative. Dans ces quartiers (Martissant, Carrefour, Christ Roi, Delmas 32, etc.) les points communs sont nombreux : hyperdensité, habitats précaires, faible accès auxservicesdebase, insalubrité, risques environnementaux très élevés et insécurité. Et dans toutes ces communautés, il existait des ONG qui avaient travaillé sur l’urgence de façon prolongée. L’idée a donc été de s’appuyer sur leurs relations avec les communautés locales pour évaluer les attentes et mettre en œuvre les actions. Toutes les interventions furent choisies dans l’objectif d’accroître la sûreté des habitants, de sécuriser le bâti, de désenclaver les quartiers, d’améliorer la mobilité et l’accès aux services de base, d’ouvrir des espaces publics de qualité, de recréer un lien avec la puissance publique…Pour chacun des quartiers concernés, un plan d’aménagement a été élaboré en collaboration avec les autorités publiques haïtiennes. Ainsi, chaque choix majeur dans le quartier, de la construction de routes à l’aménagement de ravines ou la rénovation d’un marché ou d’un lavoir, a été décidé en commun avec les habitants des quartiers, les pouvoirs publics et les opérateurs.

Alors, le triptyque – résidents, institutions publiques, opérateurs – s’est dessiné, pour conduire et diriger l’ensemble des opérations de la phase de diagnostic à celle de la reconstruction. Et le résultat est non seulement tangible en termes d’infrastructures (lavoirs, routes, escaliers, trottoirs, promenade ou terrain de jeu), il l’est aussi dans la nouvelle relation des habitants avec leur quartier. Un des résultats les plus parlants pour évoquer le « collectif » naissant pourrait être illustré par le système d’assainissement mis en place à Christ-Roi. Dans ce quartier, des « Assainissement Individuels Regroupés » (AIR), ont été proposés aux habitants. Ensemble, ils ont travaillé au raccordement de chaque maison à des fosses collectives. Aujourd’hui, l’entretien et la vidange de ces fosses sont assurés par des responsables du comité. Un développement collectif qui, comme dans les autres quartiers réaménagés, semble avoir donné aux habitants une nouvelle relation avec leur voisinage et leur ville.
De projets en projets, les expériences sont partagées, les leçons et enseignements tirés, pour que les communautés s’approprient des espaces et des objectifs et deviennent responsables de leur environnement. Dans le sud du pays, au lendemain de la catastrophe occasionnée par Matthew, la construction d’habitats et de routes le long de la mer et des rivières devra être repensée et suivre les schémas d’aménagements prévus par les institutions étatiques et notamment le CIAT. C’est dans le malheur, une nouvelle chance de revoir et corriger les erreurs du passé et d’intégrer les communautés dans ces changements, pour un développement durable.