Agents de santé : le maillon indispensable

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PARMI LES PRIORITÉS des ASCP, la contraception et la vaccination. Photographies par Stéphanie Renauld Armand / Challenges

Comment assurer des soins de santé à toute la population avec des ressources limitées ? Plus proches des communautés, formés aux soins de base, à l’écoute et à l’éducation des personnes les plus vulnérables et reculées, les agents de santé communautaires polyvalents (ASCP) sont l’une des réponses à cette insoluble équation.

Avec un budget Santé qui oscille entre 4 et 5 % du budget national, les ressources et moyens de la santé publique en Haïti sont extrêmement limités. Le département de l’Ouest est celui qui réunit le plus grand pourcentage de médecins mais, au total, le ratio des professionnels de santé y reste l’un des plus faible du monde. Face à ces constats, le système de santé en Haïti donne une grande place à la santé communautaire dans sa Politique nationale de santé (PNS). Parmi les grands chantiers annoncés depuis plusieurs années, le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) évoque la réouverture de l’Ecole des officiers sanitaires afin de former des techniciens sanitaires et insiste aussi pour renforcer la santé communautaire par la formation et l’insertion d’agents de santé communautaires polyvalents (ASCP) avec pour objectif d’atteindre le ratio de 1 pour 1 000 habitants. Ces agents issus des communautés sont formés pour travailler au sein de celles-ci et faire le lien avec le système de soins de santé. Ils sont une part essentielle du dispositif qui a permis de faire passer la mortalité maternelle de 630 sur 100 000 en 2006 à 157 sur 100 000 en 2013.

Eduquer sur la santé dans l’ensemble du pays

Photographies par Stéphanie Renauld Armand / Challenges
Photographies par Stéphanie Renauld Armand / Challenges

Agent de santé communautaire polyvalent depuis 1988, Bazile Kesnel bat la campagne chaque jour de la semaine depuis trente ans, pour couvrir six localités dans la zone de Fermathe et Kenscoff. Avec 26 autres agents, il est en charge d’une population d’environ 60 000 âmes. Son rôle est principalement tourné vers les mères et les bébés. Cinq jours sur sept, il rend visite aux femmes enceintes et à celles qui viennent d’accoucher pour leur prodiguer conseils, soins et vaccins. Dans la zone, la population le connaît bien. La plupart des femmes enceintes ou jeunes mamans attendent sa visite. D’autres sont plus réticentes, voire sourdes à ses conseils. A son arrivée dans un hameau, un groupe d’enfants l’accueille. Personne ne semble aller à l’école. Derrière le rideau, une jeune mère le guette. Bazile prend soin d’abord du bébé : pesée, vaccins, il consigne tout sur le carnet de l’enfant. Il pose des questions à la mère, s’inquiète de son alimentation, de l’allaitement… Chaque femme enceinte et chaque nourrisson possèdent aussi une fiche de suivi qui est remplie à chaque visite par l’ASCP, grâce à une application sur son téléphone portable, relié par Internet à un système recueillant l’ensemble des données. Une fois rempli le dossier d’une femme enceinte, des messages d’éducation en créole s’activent : ils transmettent de façon standardisée un message informatif aux femmes enceintes, selon le stade de leur grossesse. Ce système, mis en place avec l’aide du Service de santé de qualité en Haïti, financé par l’Usaid, a permis d’enregistrer et de suivre plus de 13 000 familles, femmes et enfants depuis son lancement en 2013, grâce à la formation de près de 400 ASCP. « L’éducation est la base de mon travail, explique Bazile. Je dois expliquer aux mères pourquoi faire les visites prénatales, se rendre à l’hôpital, prendre une contraception. »

Sensibiliser au planning familial

LES ASCP suivent notamment les bébés – ici lors d’une pesée de contrôle – jusqu’à leurs 12 mois.
LES ASCP suivent notamment les bébés – ici lors d’une pesée de contrôle – jusqu’à leurs
12 mois.

Les ASCP sont formés régulièrement sur les soins à prodiguer aux jeunes mères mais aussi sur les conseils à donner en matière de planning familial. Bazile leur présente toutes les possibilités de contrôler les naissances : préservatif, pilule contraceptive, injection ou implant. Plusieurs jeunes femmes le saluent, elles sont toutes sous contraceptif et évoquent la situation économique qui ne leur permet pas d’envisager un deuxième ou un troisième enfant. Une mère de famille nombreuse, la cinquantaine, intervient dans la conversation : « Si j’avais eu le planning, je n’aurais pas eu 11 enfants, j’en aurais eu 3. Sept sont encore vivants, mais la vie est tellement difficile… J’ai tout tenté pour l’éviter, dit-elle en évoquant ses tentatives d’avorter. Je les ai tous faits en deux minutes. Comme je suis marchande d’oranges, j’ai l’habitude de porter des sacs, je fais les enfants de la même façon… chez moi ou dans la rue ! »

Romaine Romain est une ASCP affectée à la zone de Calebasse, plus haut que Fermathe. Elle marche de longues heures sur des chemins rocailleux avec sa glacière remplie de vaccins. Attentive à tout ce qui entoure le bébé et sa maman, elle est disponible et présente. Sa visite peut durer quelques minutes, juste pour rassurer, ou être plus longue pour prendre le temps de convaincre une jeune femme d’effectuer les visites prénatales, encourager l’allaitement ou vacciner le bébé. Premier relais de santé dans des zones parfois très reculées, l’ASCP joue un rôle important dans les progrès des statistiques de santé materno-infantile. Il connaît ses limites et encourage les familles à se rendre à l’hôpital dès qu’il sent que le problème dépasse la routine. Dans un suivi sans complication, il accompagne les femmes enceintes pendant toute la grossesse, les jeunes mamans allaitantes et les bébés de façon très régulière jusqu’à 12 mois. « 95 % des femmes allaitent, annonce Romaine. Elles ne sont pas difficiles à convaincre : c’est bon pour la santé du bébé et c’est plus économique. » Education, approche communautaire, formation d’agents qui servent de relais et peuvent aller jusque dans les endroits reculés pour élargir l’accès aux informations, aux soins et à la contraception, mais aussi collecte des données et usage des technologies mobiles semblent déjà donner des résultats. Ils ne remplacent pas les médecins et hôpitaux, ni ne contrebalancent la faiblesse du système de santé haïtien, et ils sont encore insuffisants pour atteindre le ratio de 1 pour 1 500 habitants, mais les ASCP sont un maillage essentiel du système. Et la seule option réaliste dans un pays où le ratio reste à 3,66 médecins/infirmiers pour 10 000 habitants (MSPP, 2014) contre une moyenne mondiale de 13 médecins et 28 infirmières et sages-femmes pour 10 000 habitants (OMS, 2009).

Stéphanie Renauld Armand