Montréal : À quoi sert le Mois de l’histoire des Noirs ?

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Kevin Calixte

S’il devait falloir trouver des raisons pour justifier la poursuite de l’œuvre de la Table ronde du Mois de l’histoire des Noirs (MHN), la récente polémique sur le blackface au Québec en serait assurément une. D’origine haïtienne, Carla Beauvais, coordinatrice du MHN, continue la lutte de ses prédécesseurs. Inlassablement.

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ollaboratrice de Challenges, Carla Beauvais, née au Canada de parents haïtiens, porte plusieurs chapeaux dont celui de coordonnatrice de la Table ronde du Mois de l’histoire des noirs pour la 7e année consécutive. Il s’agit d’une table de concertation sans but lucratif dont l’objectif est de faire rayonner, lors du mois de février, les accomplissements de la communauté noire, tout en intégrant dans les cursus scolaires les faits historiques accomplis par les Noirs.

Un nouveau départ pour le MHN en 2009
En 2009, cet organisme semblait voué à disparaître avant l’arrivée d’un nouveau conseil d’administration. « La Table, c’était une autre génération, des personnes plus âgées qui étaient là depuis le début, c’était une autre vision qui était moins grand public et plus axée sur le communautaire, presque uniquement dans la communauté noire, explique Carla qui rappelle l’importante contribution de ceux-ci au Mois de l’histoire des Noirs (MHN). » Mais il n’en demeurait pas moins que la structure de la Table ronde du MHN déclinait et n’avait conservé que peu d’archives de ses réalisations. Ses bailleurs de fonds, la ville de Montréal et le ministère de l’Immigration du Québec, estimaient que le MHN n’atteignait pas ses objectifs de rendre l’événement plus accessible et envisageaient de lui couper les vivres.

« Avec tous les efforts du monde pour sauver la Table, nous avons réussi à trouver 40 000 $ pour survivre, se remémore Carla Beauvais. C’est très peu puisqu’au cours de certaines années précédentes, l’organisation disposait de pratiquement dix fois ce budget. Au fil des ans, nous avons réussi à stabiliser le MHN car la confiance envers l’organisation a été rétablie grâce à nos efforts de transparence, ce qui a rassuré les bailleurs de fonds. »

Pour continuer à lutter contre l’injustice
On perçoit la fébrilité dans la voix de la coordonnatrice lorsque celle-ci s’exprime sur le MHN : « Au cours des sept dernières années, nous avons beaucoup axé nos actions pour faire connaître de façon plus large nos revendications mais aussi pour créer plus de ponts, de dialogues avec la communauté de Montréal. Je pense que nous avons atteint nos objectifs car il y a aujourd’hui bien peu de personnes qui n’entendent pas parler du Mois de l’histoire des Noirs. »

Kevin Calixte
Kevin Calixte

CARLA BEAUVAIS est coordinatrice de la Table ronde du Mois de l’histoire des Noirs depuis sept ans.

Carla explique que son apprentissage s’est fait dans le quartier de son enfance : « J’ai grandi dans St-Michel, un quartier difficile. Tu ne peux pas avoir grandi dans St-Michel et être insensible à l’injustice, c’est impossible. J’ai grandi avec une différente perception des choses, plus sensible à la discrimination et à l’injustice. J’ai toujours eu ça en moi de faire des choses pour valoriser notre communauté, ça fait partie de mon ADN. »

Cette expérience de vie a préparé Carla à défendre continuellement l’existence même du Mois de l’histoire des Noirs. « Chaque année nous sommes confrontés à la même rengaine et aux mêmes préjugés, se désole-t-elle. Il faut toujours tenir les mêmes discours, justifier notre existence avec les mêmes réponses. Pourquoi le Mois de l’histoire des Noirs ? Parce que c’est important l’histoire. Parce qu’on ne met pas en évidence nos accomplissements. Parce qu’il y a de l’injustice sociale envers les Noirs. Parce qu’il y a des stéréotypes à combattre. Quand depuis sept ans tu répètes la même chose, malgré le succès de l’événement tu te questionnes sincèrement sur les raisons pour lesquelles tu continues. Quand j’ai commencé, j’avais l’envie et l’impression que j’allais changer plein de choses et, sept ans plus tard, je réalise que je devrai peut-être le faire pendant encore vingt ans pour que cela ait un impact réel… Je trouve ridicule de dénigrer le Mois de l’histoire des Noirs. Ce serait comme dire pourquoi on fête la St-Jean (fête nationale du Québec) ? Parce qu’on peut être fier d’être Québécois toute l’année mais qu’on peut aussi avoir le droit de prendre un moment pour se célébrer. C’est la même chose pour le MHN. L’un n’empêche pas l’autre. »

Une nouvelle controverse sur le blackface au Québec
Après Bye Bye 2015, l’émission de fin d’année la plus regardée et diffusée sur les ondes de la Société Radio-Canada, le producteur Louis Morissette s’est plaint dans le magazine Véro (appartenant à sa conjointe), d’avoir « été obligé d’engager un comédien noir pour jouer François Bugingo. Non pas que je n’aime pas Normand Brathwaite qui campait Bugingo, mais je ne comprends toujours pas pourquoi il fallait céder aux menaces d’une poignée de gens qui nous prédisaient beaucoup d’ennuis si nous osions faire du blackface (se maquiller en Noir). »

Ce débat sur le blackface refait surface au Québec pratiquement chaque année. Pour Carla Beauvais, au-delà de la démonstration d’une part de préjugé et d’une part d’ignorance au sein de la société québécoise, ce débat évoque un manque de représentativité au niveau de l’industrie médiatique de la belle province. « Ici, il n’existe pas une culture du débat, beaucoup pensent que les débats sont malsains. Il n’est pas possible de décider que seulement une partie de la population privilégiée a le droit de parler tandis que l’autre est tellement muselée, qu’elle peut uniquement s’exprimer à travers les médias sociaux », assène la coordinatrice du MHN qui se remémore l’époque où elle travaillait dans la ville de Québec pour développer une nouvelle franchise de basket-ball : « Les propriétaires voulaient les appeler les Frogs, parce que les grenouilles ça saute haut. Les gens de Québec se sont révoltés, disant “C’est impossible nous n’allons jamais appeler une équipe les Frogs ! Les Anglais ont utilisé ce terme pour nous dénigrer. Nous n’allons pas revenir en arrière et se faire traiter de Frogs.” Le blackface est la même chose pour nous, cela ravive des plaies que nous ne voulons plus voir. Oser dire sur la place publique en 2016 qu’on t’a forcé à engager un Noir pour jouer le rôle d’un Noir, je trouve ça insultant, je ne comprends même pas que nous ayons cette discussion-là. Cependant, je peux dire que nos revendications ne sont pas vaines. L’Opéra de Montréal, qui présentait Othello cette année, a décidé après plusieurs discussions avec nous de ne pas avoir recours au blackface n’ayant trouvé qu’un ténor blanc pour jouer le mythique personnage de Shakespeare (pratique habituelle et courante dans le milieu de l’opéra). Cette sensibilité a été très appréciée et démontre qu’avec une ouverture d’esprit et un dialogue respectueux, nous pouvons améliorer les choses. ».

Will Prosper