Stéphanie Balmir Villedrouin: Le charme du tourisme haïtien

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T. Mora Liautaud / Challenges

Alors que les pays de la Caraïbe misent sur l’industrie touristique pour renforcer leur économie, en Haïti cela n’avait jamais été véritablement le cas jusqu’à l’arrivée, il y a quatre ans, de Stéphanie Balmir Villedrouin à la tête du ministère du Tourisme
qui a permis au pays de revenir sur la carte touristique mondiale.
Par Cossy Roosevelt

A

gée de 10 ans, Stéphanie Balmir Villedrouin rêve déjà de faire carrière dans le tourisme et en discute avec son père à plusieurs reprises. Comme tout autre père haïtien, il a plutôt en tête les métiers traditionnels (médecin, ingénieur, agronome, gestionnaire) pour sa fille, d’autant qu‘à l’époque le tourisme n’est pas un secteur porteur en Haïti. Après ses études classiques au collège Saint-François-de-Sales, Stéphanie Villedrouin est allée en République dominicaine où elle a obtenu un diplôme en Hôtellerie et Tourisme. Elle fait ses premières armes à l’hôtel Nicolas de Ovando à une époque où le pays voisin est en pleine croissance touristique. Très attachée à Haïti, elle refuse une promotion en 2004, pour revenir au pays. Quelques mois après, elle rejoint le staff du Montcel. Premier défi : convaincre les touristes de venir découvrir la beauté de nos montagnes et les services offerts par l’hôtel. Elle doit se battre avec acharnement puisque, à l’époque, ce site apparaît inaccessible en raison de l’état des routes. Ses interventions en Haïti et à l’étranger pour promouvoir le lieu portent leurs fruits. En 2005, elle participe au Salon mondial du Tourisme en France où elle rencontre celui qui deviendra son mentor, Pierre Chauvet Jr, de l’Agence Citadelle, qui l’introduit auprès de l’Association touristique d’Haïti (ATH). Très vite, elle s’engage pleinement dans les activités de ladite association. Devenue par la suite membre du directoire de l’ATH, à 26 ans, elle occupe un poste à hautes responsabilités comme conseillère exécutive. C’est en 2011 qu’elle rencontre le candidat à la présidence Michel Martelly avant de devenir sa ministre du Tourisme quelques mois plus tard lorsqu’il sera élu président de la République.


Dates clés

1982 Naissance le 24 mars à Caracas

2003 Diplômée en Hôtellerie et Tourisme

2004 Retour en Haïti

2011 Devient ministre du Tourisme le 20 octobre

L’interview

En octobre 2011, après l’investiture du président Michel Martelly, vous franchissez la première marche qui conduit au sommet de votre carrière. Le Premier ministre Garry Conille fit appel à vous comme ministre du Tourisme. Pourquoi vous parmi tant d’autres ?

« L’Association touristique d’Haïti (ATH) est une association apolitique et à but non lucratif ; elle s’était proposée de rencontrer les deux candidats admis au deuxième tour de la présidentielle de 2011, en l’occurrence Mirlande Manigat et Michel Martelly. Pour une raison ou pour une autre, la secrétaire générale du RDNP a décliné l’invitation tandis que, 48 heures après, Michel Martelly, lui, a fait part de son intention de nous rencontrer. Il était manifestement intéressé par notre démarche reconnaissant la valeur et l’importance du secteur touristique dans le développement du pays. D’entrée de jeu, il nous a demandé d’être son guide et de lui proposer des plans de relance dudit secteur, assurant qu’il allait développer des relations étroites avec l’ATH. Sans plus tarder, le président a sollicité de l’association un conseiller pour l’assister dans l’élaboration des projets des 100 premiers jours de son administration. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré son conseiller Laurent Lamothe. »

Une fois le poste accepté, quelles ont été les premières mesures adoptées ?

« Comme j’avais collaboré à l’élaboration du programme des 100 premiers jours de la nouvelle administration, je savais exactement les différentes mesures à adopter. Bien avant, j’avais mis sur pied un plan à court, moyen et long termes, après avoir identifié les ressources nécessaires. J’ai découvert de brillants cadres au ministère du Tourisme avec qui j’allais collaborer ces quatre dernières années. Tout d’abord, j’ai créé un département de promotion et un département des normes et de la qualité qui n’existaient pas. J’ai réinventé le département de la communication en vue d’une meilleure promotion des images positives d’Haïti. Après le séisme de janvier 2010, le pays a dû faire face à une grave épidémie de choléra qui a affecté le secteur touristique. J’ai dû informer les opérateurs touristiques étrangers que cette maladie ne touchait que des zones spécifiques et que la vie des touristes n’était pas en danger. Notre retour vers les marchés porteurs tels le Canada, les Etats-Unis et la France s’est révélé urgent. Nous avons organisé des conférences et des rencontres avec les agences de voyages, participé aux foires internationales, entre autres activités entreprises en ce sens. Forts de cela, nous avons décroché en 2013 notre premier contrat avec Transat Air, ce qui a permis de replacer le pays sur la carte des destinations touristiques. Il était nécessaire de proposer un autre concept privilégiant des circuits et des découvertes aux touristes (deux jours dans la capitale haïtienne, cinq jours sur la côte des Arcadins, une visite au Cap-Haïtien). Dès 2012, Haïti était classée parmi les 140 destinations touristiques internationales par le Forum économique mondial. »

En termes de fréquentation, quels ont été les résultats ?

« Entre 2012 et 2013, nous avons connu une hausse de 20 % du nombre de touristes visitant Haïti, notamment grâce à l’arrivée de Jet Blue, l’augmentation des vols d’Air Caraïbes et les vols désormais journaliers de la Copa. Entre 2013 et 2014, le taux est passé à 10,8 %, ce qui démontre que les stratégies du ministère du Tourisme fonctionnent. Selon l’Organisation mondiale du Tourisme, Haïti a fait d’énormes progrès avec 64 300 visiteurs (séjours) et environ 1 million de croisiéristes par an. La République dominicaine comptabilise 5 millions de visites par année, contre 3 millions pour Cuba et 2,2 millions pour la Jamaïque. »

Aujourd’hui, qu’est-ce qui constitue un frein au développement touristique en Haïti ? L’instabilité politique ? L’insécurité ?

Stéphanie Balmir Villedrouin photographies par T. Mora Liautaud / Challenges
Stéphanie Balmir Villedrouin
photographies par T. Mora Liautaud / Challenges

« Les ressources financières. Nous avons besoin d’importants fonds pour construire des écoles de formation, des infrastructures touristiques tels des belvédères, améliorer les sites existants. Certes, l’administration Martelly a permis d’accroître les investissements dans le secteur ces quatre dernières années, mais il en faut plus pour atteindre les objectifs fixés. Les manifestations politiques, les quelques cas d’insécurité et actes de banditisme recensés sont loin de constituer un handicap majeur pour le développement du tourisme au regard de ce qui se passe notamment en Jamaïque, un pays qui regorge de touristes. D’ailleurs, Haïti ne figure pas sur la liste des dix pays à risque dans la Caraïbe. Aujourd’hui, il nous faut beaucoup d’argent pour développer des régions touristiques afin de pouvoir concurrencer les autres Etats de la Caraïbe. La côte des Arcadins est un exemple de zone en cours de développement avec la rénovation totale du Club Indigo qui sera rouvert au début du mois de décembre, avec déjà plus de 7 000 réservations confirmées. »

Les touristes sont surtout intéressés par les plages haïtiennes et il se trouve que, depuis quelque temps, ces richesses sont menacées par le phénomène des sargasses, ces algues qui les polluent. Avez-vous un plan d’assainissement ?

« C’est un problème sérieux. Mon administration, de concert avec les ministères de l’Environnement, de l’Economie et des Finances ainsi que le SEMANAH (Service maritime et de navigation d’Haïti), a mis sur pied un programme de nettoyage de près de 20 plages sur la côte Sud. Les opérations qui débutent bientôt consisteront en l’installation de filets et de brise-lames pour freiner l’arrivée des sargasses sur nos côtes qui affectent déjà 18 pays de la Caraïbe. La Martinique a par exemple dépensé plus de deux millions de dollars dans la lutte contre cette pollution marine. »

L’administration Martelly a une vision que vous partagez, par exemple pour le projet de l’Île-à-Vache. Certains accusent le gouvernement de vouloir vendre des îlots. Quelle réponse pouvez-vous leur apporter ?

« Vous savez, dans ce pays, chaque fois que l’on veut apporter un véritable changement, innover et faire bouger les choses, on vous met des bâtons dans les roues. Il n’a jamais été question de prendre possession de l’île et de déplacer les habitants. Puisque cette île fait partie du plan de développement touristique et qu’elle était déjà une destination touristique de grande potentialité, nous avons décidé d’aller de l’avant. Nous avons monté un plan d’aménagement et mis sur pied des projets de développement. De fait, nous en avons identifié 45 au total qui seront bénéfiques à la population. Il s’agit de construction de routes, de projets sociaux et, bientôt, de construction de grandes chaînes d’hôtels et d’un aéroport. Nous avons tout expliqué aux quinze mille personnes qui vivent sur l’île et, aujourd’hui, elles comprennent mieux les intentions du gouvernement. L’Île-à-Vache est prête pour entrer dans sa phase de développement touristique pour déboucher sur une potentialité de 2 000 chambres dans les années à venir. En fait, le grand Sud constitue une potentialité de 45 000 chambres (possibles à l’horizon 2035) avec la ville de Côtes-de-Fer, considérée comme le moteur de développement de cette région présentant une perspective de 30 000 chambres. »

Dans quelques mois un autre gouvernement s’installera. Est-ce que vous avez des appréhensions par rapport à la continuité des projets initiés ces quatre dernières années ?

« La continuité est un mot-clé. Je crois qu’il est absolument important de continuer sur la même lancée sinon nous risquons de perdre les acquis pour lesquels des efforts et des sacrifices ont été consentis. Raison pour laquelle, je continuerai à travailler dans le privé ou le public pour l’avancement du secteur touristique. Je crois aussi que les documents de référence produits pendant mes années à la tête du ministère du Tourisme vont servir de guide au prochain titulaire. Je suis fière de dire qu’aujourd’hui la population haïtienne comprend mieux l’importance de l’industrie touristique et en fait d’ailleurs la promotion. La diaspora est toujours impliquée dans nos projets et j’encourage ces Haïtiens de l’étranger à venir remplir leur devoir civique lors du deuxième tour de la présidentielle prévue le 27 décembre. Et, à cette occasion, à venir dépenser dans leur pays pour aider au renforcement de l’économie nationale. Lakay se lakay. »