30 ans après Duvalier, où en sommes-nous ?

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Tatiana Mora Liautaud / Challenges

Ce 7 février marquera la 30e année du départ de Jean-Claude Duvalier après quinze ans de pouvoir. Ce départ mit fin à vingt-neuf ans de dictature après les quatorze ans de François Duvalier. Quelques mois plus tard, Haïti adopte la démocratie à travers une Constitution qui consacre un ensemble de libertés. Trente ans après la chute du duvaliérisme, témoins et militants politiques tirent le bilan.
Par Ralph Thomassaint Joseph

H
aïti commémore les trente ans du départ de Jean-Claude Duvalier avec une crise politique majeure et la présence des casques bleus de l’ONU sur son territoire depuis près de douze ans. La population haïtienne a presque doublé avec plus de 10 millions d’habitants et un taux de croissance de 1,3 % par an. Selon la Banque mondiale, 47,8 % des Haïtiens sont analphabètes et 80 % des diplômés vivent à l’étranger. Haïti figure parmi les pays les plus corrompus du monde en occupant la 161e position sur 174 pays dans l’indice de corruption de Transparancy International. Et le pays est seulement classé 182e sur 189 pays qui facilitent l’implantation des entreprises pour Doing Business. De 5,20 pour un dollar en 1986, il faut aujourd’hui 60 gourdes pour un dollar US. Haïti est le pays le plus pauvre et le plus inégalitaire de l’hémisphère avec plus de trois millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire. Pendant trente ans, crises politiques, émeutes et catastrophes naturelles ont bouleversé la vie nationale.

De nombreux témoins de cette époque voulaient gagner leur liberté. « Je suis descendue dans les rues, bravant des dangers terribles, se rappelle Michèle Duvivier Pierre-Louis. Les premiers cris furent : “Baboukèt la tonbe !” (le bâillon est enlevé !). Nous pensions reprendre la liberté de parole, de circulation et de la presse. Nous voulions poser le problème de la justice. » Pour consacrer ces libertés, une nouvelle Constitution est ratifiée par voie référendaire le 29 mars 1987 avec plus de 99 % de voix. « Cette Constitution était la cristallisation de toutes les revendications de 1986 », souligne Marvel Dandin, journaliste militant et témoin clé de la période.

La liberté d’expression, l’un des grands acquis
Les témoins de cette période sont unanimes à reconnaître que, trente ans plus tard, les libertés d’expression, de conscience, d’association et la liberté de la presse constituent les grands acquis d’après 1986. « Ils n’ont pas pu freiner la liberté de parole. La presse devient, en effet, le porte-étendard de cette liberté », souligne Marvel Dandin. En 2015, Haïti est 53e sur 180 pays dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières. Elle devance des pays comme la République dominicaine (63e), le Japon (61e), l’Italie (73e) ou le Brésil (99e). En 2014, Haïti (47e) était même classée juste derrière les USA (46e). Malgré cette liberté, des cas célèbres d’assassinats de journalistes ont marqué la vie nationale. Le 3 avril 2000, Jean Dominique, journaliste militant et vedette de Radio Haïti Inter, était tué par balles. Le 3 décembre 2001, le journaliste Brignol Lindor a été lynché et le 11 juillet 2005, Jacques Roche a été retrouvé assassiné avec la langue coupée après avoir été kidnappé et torturé.

« L’une des revendications les plus fortes en 1986 était la justice. Les gens étaient pauvres, ils ne revendiquaient pourtant pas de pain mais la justice », témoigne Michèle Duvivier Pierre-Louis. A ce jour, les assassins des trois journalistes courent les rues, à cause défaillances du système judiciaire. Haïti est classée parmi les pays où la justice est la plus défaillante.

Photo by Timothé Jackson
Photo by Timothé Jackson

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE est l’une des grandes avancées qu’a connues le pays ces trente dernières années.

Une faillite économique
« A l’époque, c’était une euphorie totale. Les gens croyaient qu’on allait rentrer dans une ère d’abondance », se souvient Jean André Victor, militant politique. L’une des grandes promesses de la transition démocratique était la refondation totale de l’économie. « Je croyais qu’en l’espace de dix ans, Haïti égalerait la République dominicaine du point de vue économique », témoigne le documentariste Arnold Antonin.

L’un des premiers coups que reçut l’économie fut l’adoption des politiques néolibérales. « Cette politique adoptée par le ministre Lesly Delatour a ouvert notre marché aux produits étrangers, beaucoup d’entreprises ont alors fermé et le chômage s’est installé », souligne l’historien Michel Soukar.

En 1991, un embargo est décrété contre Haïti par les Etats-Unis. « Ce fut l’autre coup majeur contre l’économie, soutien Arnold Antonin. Je me souviens d’un rapport de la Banque Mondiale qui disait qu’il aurait fallu dix ans de croissance économique à 6 % pour que le pays revienne à la situation d’avant embargo… » Selon l’économiste Thomas Lalime, l’économie haïtienne a connu durant cette période « son pire taux de croissance sur les quatre dernières décennies. Peut-être le pire de toute l’histoire d’Haïti. » De fait, il a fallu seize ans au pays pour retrouver la valeur du PIB réel de 1991 avant le coup d’Etat du 30 septembre contre Jean-Bertrand Aristide.

Dans les années 1980, Haïti produisait la quasi-totalité du riz – aliment principal de la population – pour sa consommation. Actuellement, Haïti est le troisième consommateur mondial de riz en provenance des Etats-Unis avec 300 000 tonnes de riz importées par an pour plus de 240 millions de dollars. Selon OXFAM, le tarif douanier sur les importations du riz est de seulement 3 % en Haïti alors qu’en République dominicaine il atteint 20 %.

Trente ans après Duvalier, Haïti importe plus de 50 % de sa consommation en produits alimentaires. Plus de trois millions d’Haïtiens sont en situation d’insécurité alimentaire selon la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA). Aujourd’hui, 56 % de la population vivent en situation d’extrême pauvreté avec moins de 1 $ par jour ; 70 % vivent avec moins de 2 $ par jour. Seulement 37,9 % de la population a accès à l’électricité et 1 personne sur 4 possède des latrines. Au sein de la population, les 20 % des plus riches captent à eux seuls 68 % du revenu total tandis que 40 % des plus pauvres n’ont accès qu’à seulement 5,9 %… Et avec moins de 2 % de couverture forestière, le pays demeure très vulnérable aux catastrophes naturelles qui n’ont pas manqué d’occasionner des pertes considérables.

Un leadership politique moribond
« Nous voulions construire un Etat-nation après Duvalier. Malheureusement, nous ne sommes pas encore en démocratie mais en plein anarcho-populisme », se plaint Turneb Delpé, opposant au régime duvaliériste. Le pays a connu deux interventions militaires en 1994 et 2004. Durant ces trente dernières années, Haïti a connu 15 chefs d’Etat dont seulement deux ont pu terminer leurs mandats. Les collectivités territoriales, instruments majeurs pour la décentralisation, ne sont jamais créées. Seize conseils électoraux provisoires ont été mis sur pied avec un total de 108 candidats à la présidence au cours des trois dernières présidentielles et autant de partis politiques inscrits aux dernières élections. Haïti est aujourd’hui une plaque tournante de la drogue dans la Caraïbe avec une administration publique fragile et un leadership politique défaillant.

« Nous avons commis l’erreur de rejeter la dictature avec tout ce qu’elle avait. Il y avait un minimum de gestion de l’Etat alors que maintenant l’Etat n’est pas géré », reconnaît Jean André Victor. « Par rapport aux espérances, nous affirmons que le bilan est négatif. Cet échec incombe aux élites. Notre classe moyenne s’est effondrée, nous sommes occupés », assume Turneb Delpé. Pour le documentariste Arnold Antonin, « Le cancer duvaliériste a été tellement puissant que ses tares demeurent vivantes. Heureusement, la lutte continue. »

La situation actuelle du pays démontre assurément un fait : trente ans plus tard, Haïti ne parvient toujours pas à organiser une bonne élection.


25 dates à retenir

7 février 1986 : Départ de Jean-Claude Duvalier
29 mars 1987 : a Constitution est approuvée par référendum à 99 % des voix
7 février 1988 – 20 juin 1988 : Leslie François Manigat devient président suite à des élections organisées par l’armée
20 juin 1988 : Coup d’Etat d’Henry Namphy
18 septembre 1988 : Coup d’Etat de Prosper Avril
10 mars 1990 – 13 mars 1990 : Hérard Abraham président du Conseil national de Gouvernement
18 mars 1990 – 7 février 1991 : Ertha Pascal-Trouillot présidente provisoire.
16 décembre 1990 : Premières élections démocratiques en Haïti
7 février 1991 : Jean-Bertrand Aristide devient président
30 septembre 1991 : Coup d’Etat de Raoul Cedras contre Aristide.
8 octobre 1991 : Joseph Nérette devient président provisoire
19 juin 1992 – 15 juin 1993 : Marc Bazin assure la présidence provisoire
12 mai 1994 – 12 octobre 1994 : Emile Jonassaint président provisoire
15 octobre 1994 : Jean-Bertrand Aristide revient pour terminer son mandat après trois ans d’exil et une intervention militaire de 20 000 marines
Début 1995 : Jean-Bertrand Aristide démobilise l’armée
7 février 1996 : René Garcia Préval est élu président
7 février 2001 : Jean-Bertrand Aristide redevient président
28 février 2004 : Aristide quitte le pouvoir suite aux manifestations populaires. Il s’exile en Afrique du Sud
30 avril 2004 : Le Conseil de Sécurité de l’ONU adopte la résolution 1542 instituant la MINUSTAH
8 mars 2004 : Boniface Alexandre devient président
14 mai 2006 : René Garcia Préval est réélu président
Avril 2008 : Emeutes de la faim
14 mai 2011 :  Michel Joseph Martelly devient le 56e président d’Haïti
16 janvier 2011 : Retour de Jean-Claude Duvalier après vingt-cinq ans d’exil
18 mars 2011 : Retour de Jean-Bertrand Aristide après sept ans d’exil


L’AVIS DE Michel Soukar

Michel Soukar, Historian. Photo by Ralph Joseph.
Michel Soukar, Historian. Photo by Ralph Joseph.

« TRENTE ANS APRÈS DUVALIER, NOUS AVONS FAILLI »

 

« Le droit d’association, de vote et le droit à la parole sont des libertés que nous n’avions pas sous le régime des Duvalier. C’est la première fois dans notre histoire que nous avons réussi à conserver les libertés publiques pendant aussi longtemps.

Nos espaces de liberté sont sans cesse menacés, parce que nous avons conduit le pays à la faillite économique. En fait, nous ne sommes pas encore en démocratie. Trente ans après Duvalier, nous avons failli.

Si nous ne prenons pas le temps de poser les vrais problèmes et couper court à la politicaillerie, nous sommes fichus. Nous devons développer l’agriculture en produisant des denrées de contre saison. Il faut regarder vers le secteur minier pour booster l’économie. En investissant dans la production, il y aura moins de pression sur l’Etat.

Notre manière de faire la politique, avec cette mentalité de misérables, tue le pays. Les choses importantes ne peuvent pas être laissées à la discrétion de politiciens animés d’un nationalisme hypocrite. Si rien n’est fait, au fil des années nous disparaîtrons comme bien d’autres peuples ont déjà disparu. »