2019 année d’incertitudes ?

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Photographies par Timothé Jackson/ Challenges
Photographies par Timothé Jackson/ Challenges

Les évènements violents qui se sont produits au cours des mois de juillet 2018 et février 2019 ont fragilisé davantage la stabilité du pays, au point que les chances d’organiser des élections législatives et municipales en octobre de cette année sont minces. Les autorités sont dans l’obligation de tout faire pour regagner la confiance de la population avant de lancer les opérations électorales. Dans le contexte actuel découlant des récents bouleversements qui ont aggravé la situation socio-politique et économique du pays, cet exercice paraît difficile et donne lieu à de nombreuses incertitudes.
Par Wandy Charles

Les économistes et analystes politiques peuvent se vanter d’avoir une certaine clairvoyance puisqu’ils avaient prédit les émeutes des 6, 7 et 8 juillet 2018, ainsi que le soulèvement populaire du mois de février 2019 ainsi que les appels à manifester de l’opposition au cours du mois de mars. Ils se sont ainsi basés sur la dépréciation continue de la gourde par rapport au dollar et la dégradation accélérée des conditions de vie des couches défavorisées de la population pour faire leur projection. La mauvaise gouvernance, l’inefficacité des réponses apportées aux problèmes ponctuels et l’inélégance politique affichée par les principaux acteurs ont également affaibli le pouvoir en place. Le premier trimestre de l’année 2019 fait craindre d’autant que cette crise pluridimensionnelle semble avoir de beaux jours devant elle. Plusieurs facteurs sont ainsi évoqués pour expliquer ce que des observateurs appellent le «naufrage sociopolitique».

Les réticences à s’asseoir ensemble
Réunir tous les secteurs vitaux du pays autour d’une table et décider de l’avenir des 11 millions d’Haïtiens est un rêve qui peine à devenir réalité, même si les initiatives en ce sens ne manquent pas. La dernière en date lancée par Jovenel Moïse qui impliquait directement Jean-Henry Céant, Premier ministre d’alors, n’a pas fait tache d’huile malgré d’âpres négociations et des semaines passées à consulter les différentes formations politiques. Au contraire, le Forum National sur le Pacte de gouvernabilité, annoncé en grande pompe par la Primature, a essuyé un sérieux revers. Le notaire de bourdon a donc été dézingué par Jovenel Moïse, insatisfait du processus de dialogue qu’il lui avait confié. Le natif du Trou du Nord a clairement demandé à Céant de revoir sa copie. La non-participation des membres de l’opposition radicale (Moïse Jean-Charles, André Michel, Schiller Louidor…) à ce processus de dialogue paraît avoir agacé Jovenel Moïse. L’échec de ces pourparlers n’a guère étonné certains partis politiques de l’opposition. Vu le flot important des critiques, et après dix jours de troubles politiques, Jovenel Moïse n’a eu d’autre solution que de mettre sur pied un comité pour faciliter le dialogue interhaïtien qui reste dans l’impasse malgré la volonté affichée par le PM Céant de convaincre les membres de l’opposition à rejoindre la table des négociations.

Rareté de gaz propane pendant les journées "pays lock".
Rareté de gaz propane pendant les journées « pays lock ».

La descente aux enfers de l’économie
Tous les indicateurs macro et microéconomiques sont au rouge. Les spécialistes l’avaient prédit et la catastrophe avait été annoncée. Le docteur en économie Eddy Labossiere était parmi les premiers à donner l’alerte. «Aujourd’hui, le gouvernement doit gérer une inflation à deux chiffres (15,1 %, au 21 février 2019), dans une économie qui ne crée pas de richesse», indique le professeur. Autres cailloux dans la chaussure de l’équipe au pouvoir : la décote accélérée de la monnaie locale. Au mois de janvier, elle atteignait le seuil psychologique de 80 gourdes pour un dollar, avec le risque d’une chute continue.« Plusieurs causes peuvent expliquer ce déséquilibre, notamment l’absence de production nationale », concède Eddy Labossière. Mais le professeur trouve cette explication à la fois simpliste et réductrice. Pour lui, d’autres facteurs influent sur la variation du taux de change. D’abord, il évoque le financement monétaire de la BRH du déficit budgétaire du Gouvernement, consécutif à un manque à gagner de plus de 10 milliards de gourdes seulement pour le premier trimestre de l’exercice 2018-2019. « C’est un poison mortel pour la gourde. On aura bientôt besoin de plus 100 gourdes pour un dollar US»,craint le professeur d’économie.

La spéculation, un autre facteur de déséquilibre
Elle accélère grandement la dégringolade de la gourde. Cette approche est aussi celle de l’économiste Enomy Germain. Il explique qu’en Haïti «le dollar est dominant. L’État et ses institutions ne contrôlent rien. Les agents de change formels et informels sont libres et spéculent comme bon leur semble ». Il attire l’attention sur une tendance existante entre les banques commerciales de la place à se lancer dans une course effrénée derrière le billet vert. « C’est le marché qui indique le niveau, mais il y a clairement certaines de ces banques qui fixent chaque jour un taux plus élevé pour attirer plus de dollars. Cet exercice, qui fait grossir leur bénéfice, provoque aussi l’augmentation du seuil psychologique du taux en préparant les esprits à des taux plus élevés chaque jour », écrit-il. L’économiste critique sans retenue l’attitude observatrice de la BRH : « La Banque Centrale qui a pourtant pour rôle de défendre la valeur interne et externe de la monnaie nationale, à défaut d’encadrer, s’installe comme spectatrice de la course. Ainsi, la gourde perd-elle davantage de valeur chaque jour ». Alors qu’en réalité le rôle des banques est tout autre, selon Eddy Labossière. «Elles n’ont pas pour fonction la spéculation, qui n’est pas un problème en soi », reconnaît le professeur. Il dénonce plutôt le niveau de profit que les spéculateurs se fixent sur chaque dollar soit deux (2) gourdes environ. En guise de solution, le docteur en économie appelle l’administration Moïse/Céant à déclarer le pays en état d’urgence économique et suspendre la jouissance de certains privilèges économiques. Réduire les dépenses de l’État de 30 % ; mettre en place une stratégie des finances publiques appelée «cash Management» afin que les dépenses se fassent en fonction des rentrées ; ramener le déficit budgétaire à zéro en attendant la relance de la production Nationale ; rétablir la Banque de la République d’Haïti dans ses droits ; créer au sein de la BRH une taskforce qui serait une structure ad hoc, composée du conseil de la Banque Centrale, des économistes de la société civile et de la Diaspora pour gérer au jour le jour, le taux de la gourde par rapport au dollar américain.

(Au centre) Moise Jean-Charles, chef de file de l'opposition radicale.
(Au centre) Moise Jean-Charles, chef de file de l’opposition radicale.

Les élections prévues cette année
Le Conseil électoral provisoire se dit techniquement prêt, en attendant que l’Exécutif mette à sa disposition les moyens financiers nécessaires.Depuis le renvoi par la Chambre des députés de Jean-Henry Céant, le Président Jovenel Moïse est engagé dans des consultations impliquant d’une part les acteurs politiques et de la société civile, et d’autre part le Parlement, en vue de doter Haïti d’un Gouvernement qui puisse créer un climat de confiance, de paix et de sécurité pour pouvoir sortir le pays du bourbier. L’enjeu des prochaines élections est clair : il faut organiser des joutes pour élire les membres de la 51e législature. Un rendez-vous majeur attend le pays cette année : l’organisation des élections législatives et municipales. Il s’agit d’une échéance constitutionnelle. La population doit être convoquée dans ses comices en octobre pour élire les membres de la 51e législature. Un tiers du Sénat doit être renouvelé et des élections législatives et municipales seront tenues. Au regard du contexte actuel, des acteurs impliqués dans ce processus nourrissent certaines réserves, voire des doutes quant à la faisabilité de ce scrutin à la fin de cette année. Le secrétaire général de la FUSION s’interroge lui, sur l’aspect technique des joutes électorales. «Entre des cartes d’identification à renouveler et de nouvelle CIN à produire, l’Office d’Identification Nationale est débordé…Plus de 630 mille demandes en souffrance». Hormis ce souci technique, Rosemond Pradel rappelle que l’actuel Conseil Électoral Provisoire jouit d’un important déficit de crédibilité. Par ailleurs, le politique doute fort que les deux plus importants acteurs de ces joutes électorales soient disposés à y prendre part. D’abord, l’ancien conseiller électoral se questionne sur la volonté des «candidats sérieux» à composer avec ce CEP. «Les candidats les plus honnêtes et qui ont un discours, une vision pour ce pays n’ont pas les moyens financiers. Ils seront donc tenus à l’écart», prévient M. Pradel. Ce dernier craint qu’une fois de plus les élections soient prises d’assaut par des prétendants plébiscités sur la scène politique grâce à de l’argent sale provenant du trafic illicite de la drogue et de la contrebande. En dernier lieu, le secrétaire général du parti FUSION prédit un faible taux de participation aux élections à venir. Rosemond Pradel évoque plusieurs raisons pour étayer ses propos. L’ancien directeur de l’EDH dit croire que dans ces conditions sociopolitiques délétères marquées par une précarité sans précédent et une misère abjecte, la majorité des citoyens boudera ce scrutin comme par le passé.